« Il nous faut une forte volonté politique pour mettre en œuvre les accords de Minsk »

17 mars 2017

Interview accordée par le ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel à l’agence de presse russe Interfax à l’occasion de sa visite à Moscou, parue le 9 mars 2017.

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En tant que ministre fédéral de l’Économie et vicechancelier, vous avez souvent visité la Russie à plusieurs reprises et rappelé la nécessité de mener un dialogue positif avec ce pays. Quel est votre ligne, quel est le signal que vous envoyez à présent que vous êtes aux Affaires étrangères ? Avezvous également prévu de rencontrer M. Poutine ? 

Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, et Sigmar Gabriel, ministre fédéral des Affaires étrangères © picture alliances/dpa Agrandir l'image (© picture alliances/dpa)

La Russie est un grand voisin de l’Europe, un voisin important. Nous avons besoin l’un de l’autre et il est primordial que nous pratiquions une bonne coopération – pour la paix et la sécurité en Europe, mais aussi pour résoudre la multitude de graves conflits dans le monde. C’était le cas du programme nucléaire iranien, c’est le cas de la situation en Syrie et en Libye, et aussi celui du conflit en Ukraine. En même temps, il est évident qu’il existe entre l’Europe et la Russie des différends sur plusieurs dossiers importants. Nous serions bien inspirés de ne pas abandonner nos efforts visant à les surmonter, ce qui est possible uniquement si nous poursuivons les entretiens à tous les niveaux politiques. C’est pourquoi je suis à Moscou aujourd’hui.

Nous devons et nous voulons entretenir et approfondir les contacts qui existent par millions entre nos deux pays dans les sphères de la société, de la culture et de l’économie. Nous y réussissons d’ailleurs très bien dans la plupart des cas : l’année dernière par exemple a enfin vu une nette augmentation du nombre de jeunes participant aux programmes d’échanges entre la Russie et l’Allemagne. Cela montre bien que l’intérêt réciproque entre nos deux pays est loin d’avoir diminué. C’est la raison pour laquelle il importe que nous ouvrions de nouvelles voies d’échanges aux générations futures également. 

 

Parlons des sanctions : vous avez par le passé (en tant que ministre de l’Économie) plaidé en faveur de leur suspension, ou du moins de leur assouplissement. Vous voilà ministre des Affaires étrangères – quelle est votre position à présent ? Compte tenu des événements actuels, êtesvous plutôt optimiste ou pessimiste concernant une suspension des sanctions ?

Une chose reste claire : les sanctions ne sont pas une fin en soi. Elles sont liées à une mise en œuvre substantielle des accords de Minsk pour une solution pacifique du conflit en Ukraine. Je me féliciterais grandement de voir enfin des progrès dans la réalisation de Minsk, et de pouvoir envisager alors un assouplissement graduel des sanctions. La vérité est cependant celleci : ce n’est pas le cas pour l’instant.

 

Au sujet des accords de Minsk : vous avez visité l’Ukraine récemment. On pense en Russie que l’Occident commence à réaliser que c’est en fait Kiev qui entrave la mise en œuvre de Minsk, ou du moins de sa partie politique. Quelle est votre opinion sur la montée des tensions le long de la ligne de contact ? Que pensezvous du blocus du Donbass et de l’aggravation de la situation énergétique en Ukraine ?

Blocus du Donbass © picture alliances/dpa Agrandir l'image (© picture alliances/dpa) Pour être franc, je serais heureux si les deux parties respectaient au moins le cessez‑le‑feu, le retrait de l’armement lourd et le désengagement des unités armées. Il est vraiment insupportable de voir les populations des deux côtés souffrir des opérations militaires. Il faudrait augmenter l’aide humanitaire, mais au lieu de cela, les observateurs neutres de l’OSCE rapportent que les deux parties ne cessent de violer la trêve. Lors de notre réunion en format Normandie avec les ministres français, russe et ukrainien des Affaires étrangères en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, la promesse a été faite d’user de toute son influence pour faire enfin respecter le cessez‑le‑feu et pour que puisse commencer ce qui est convenu depuis longtemps déjà : le retrait des armes lourdes de la ligne de contact et le désengagement militaire, notamment dans les zones particulièrement en proie à des conflits. En outre, nous avons également appelé à lever le blocus des voies ferrées et des routes, parce qu’un tel blocus nuit à toutes les parties. À ce jour, aucune de ces promesses n’a été suffisamment réalisée. C’est très dangereux, car nous risquons à tout moment de connaître une nouvelle escalade militaire et aussi politique. Cela montre bien qu’il ne suffit pas d’afficher son engagement pour Minsk, mais qu’il faut également une forte volonté politique pour réaliser ces accords. Autrement, nous continuons à faire du surplace et ce sont les habitants du Donbass qui en subissent les conséquences.

 

Êtesvous d’avis qu’il faut « relancer » le processus de Minsk en tant que tel, ou bien le format Normandie ? Le ministre ukrainien des Affaires étrangères M. Klimkine a qualifié de mythe l’accord qui aurait été conclu à Munich selon lequel il serait prévu d’inclure les ÉtatsUnis à ce format. Son homologue russe M. Lavrov a déclaré que Moscou ne serait pas défavorable à une participation de Washington. Quelle est la position de Berlin ?

Jusqu’à présent, ni Moscou ni Kiev ne m’ont fait part de leur volonté de modifier le format. Mais plus que tout, je ne vois pas bien ce que pourrait être une « relance ». En fin de compte, toutes les négociations nous ramènent toujours à la même interrogation : les deux parties sontelles intéressées à faire enfin taire les armes et à entamer un processus visant une solution pacifique du conflit ? Les accords de Minsk contiennent toutes les questions importantes, questions auxquelles aboutirait toute relance des négociations.

 

Vous avez récemment visité la base militaire de Rukla où sont stationnés des équipements de technologie militaire allemande. Moscou est inquiète face aux premières « traces de bottes allemandes » depuis la Seconde Guerre mondiale, à une centaine de kilomètres seulement de la frontière russe. La Russie estelle perçue comme une menace directe, et dans quelle mesure l’Allemagne estelle prête, dans le cadre de l’OTAN notamment, à augmenter sa présence sur le flanc est de l’alliance ?

Drapeau de l'OTAN © picture alliances/dpa Agrandir l'image (© picture alliances/dpa) Permettez‑moi encore une fois d’être franc avec vous, et de vous poser une question. Ces trois pays baltiques, si petits comparés à la Russie ou à d’autres pays européens, constituent‑ils vraiment une telle menace pour justifier le déploiement d’un potentiel militaire aussi immense du côté russe ? Par rapport à cela, le nombre de soldats allemands paraît presque négligeable. Ni l’Allemagne ni les autres membres de l’OTAN n’ont été les premiers à s’installer dans les pays baltes.

L’Europe de l’Est est traversée par un profond sentiment d’inquiétude depuis l’action de la Russie en Ukraine. Nous devons prendre cela au sérieux.

Il serait encore plus important de parvenir petit à petit à de nouvelles mesures de désarmement. Nous avons tellement progressé en matière de sécurité en Europe au cours des trente dernières années : la transparence, le contrôle des armements et le désarmement sont des éléments essentiels de notre sécurité commune qu’il importe de préserver et de développer. La sécurité naît du dialogue et des mesures permettant et améliorant la confiance réciproque. C’est pourquoi il importe autant, à mon avis, de reprendre les réunions régulières du Conseil OTANRussie et de discuter de mesures visant à réduire les risques dans la région de la mer Baltique. Il nous faut à tout prix éviter un retour à l’époque de la guerre froide. 

 

Que pensezvous du stationnement de missiles ISKANDERM dans la région de Kaliningrad ? Quelle pourrait être la réaction de l’OTAN, dont fait partie l’Allemagne ?

Nous serions très inquiets si les missiles Iskander étaient stationnés de manière permanente à Kaliningrad, ce qui représenterait un lourd revers pour la sécurité en Europe. C’est pourquoi nous suivons de près, et avec une certaine préoccupation, les événements dans cette région.

 

Les responsables du projet Nord Stream 2 ont rencontré le 21 février dernier le commissaire européen à l’énergie. Cette rencontre atelle été un pas en avant ? L’Allemagne appuieratelle ce projet à Bruxelles ?

Tuyeaux du Nord Stream 2 © picture alliances/dpa Agrandir l'image (© picture alliances/dpa) Nord Stream 2 n’est pas un projet de la Commission européenne, mais un choix d’investissement d’entreprises européennes privées. Ce qui importe pour nous, c’est que le projet soit construit et exploité en accord avec la législation européenne en vigueur, et nous allons continuer à y veiller. Pour ce faire, les échanges entre la Commission européenne et les entreprises concernées vont dans la bonne direction. L’Europe a intérêt à assurer à long terme ses fournitures en énergie. En créant une deuxième route d’approvisionnement, Nord Stream 2 peut contribuer à cet objectif. Quant à moi, cela fait longtemps que la partie russe connaît mon avis là‑dessus : nous sommes favorables à Nord Stream 2 mais nous souhaitons également garantir la sécurité de l’oléoduc ukrainien et de l’approvisionnement de pays comme la Slovaquie, la République tchèque ou la Pologne. J’ai d’ailleurs l’impression que nos partenaires russes n’y sont pas opposés.

 

De nombreux pays accusent la Russie d’être à l’origine de cyberattaques. Cela vaut aussi pour l’Allemagne, où se tiendront des élections cette année. Le gouvernement fédéral atil des preuves ? Ce sujet estil abordé avec Moscou ?

Nous prenons très au sérieux toute possibilité de cyberattaques dans le contexte des élections législatives – indépendamment de leur origine ! Nous ne tolèrerons pas que des élections démocratiques soient sapées de cette manière. La cybersécurité est un sujet que nous évoquons avec de nombreux pays et notamment avec la Russie, comme à l’occasion des consultations bilatérales, très constructives, menées fin février dernier. Par ailleurs, le Conseil ministériel de l’OSCE a adopté en décembre 2016 une résolution relative à la cybersécurité.

 

La Syrie à présent : quelles sont les chances selon vous de résoudre ce conflit et comment voyezvous le rôle de la Russie dans ce processus ? Les médias occidentaux ont rapporté récemment que des diplomates russes avaient appelé les pays européens à contribuer à la reconstruction économique de la Syrie. Des tels entretiens ontils eu lieu ? L’Allemagne estelle prête à emprunter cette voie ?

Rue de la ville d'Alep détruite © picture alliances/dpa Agrandir l'image (© picture alliances/dpa) Il n’y aura pas de paix victorieuse. Sans solution politique, ce terrible conflit ne cessera jamais ; sans solution politique, la Syrie sera longtemps en proie aux violences continues et à la radicalisation croissante. C’est pourquoi il importe d’exercer une pression massive sur les parties en conflit pour enfin mettre en œuvre ce que le Conseil de sécurité des Nations Unies a décidé à l’unaminité dans sa résolution n° 2254. Mais le chemin est encore long. Chacun doit y mettre du sien, surtout les acteurs internationaux. La Russie notamment joue un rôle essentiel. Nous escomptons que Moscou usera de sa grande influence sur le régime de Bachar al‑Assad afin que le processus de Genève aboutisse enfin à des négociations sérieuses, tout comme nous escomptons que les puissances régionales assumeront elles aussi leurs responsabilités.

© Ministère fédéral des Affaires étrangères

« Il nous faut une forte volonté politique pour mettre en œuvre les accords de Minsk »

Le ministre fédéral des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel © picture alliances/dpa