L’Allemagne et la Pologne : « Il existe entre nous un tissu incroyablement fort de liens humains »

9 mars 2017

Sigmar Gabriel et son homologue polonais pendant leur conférence de presse commune © Thomas Imo/photothek.de Agrandir l'image (© Thomas Imo/photothek.de) Interview accordée par le ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel au quotidien polonais Gazeta Wyborcza le 8 mars 2017 à l’occasion de sa visite le jour même à Varsovie.



Jusqu’à présent, les ministres allemands des Affaires étrangères se rendaient en Pologne tout de suite après leur entrée en fonction. Avant de venir à Varsovie, vous êtes allé à Tallinn. Pourquoi? La Pologne a-t-elle cessé d’être importante pour l’Allemagne ?

En aucun cas. Si je me suis rendu maintenant dans les trois États baltes, c’est en partie parce que les grands États membres de l’UE, et en particulier la Pologne et l’Allemagne, doivent montrer aux plus petits qu’ils sont importants. Il importe autrement de venir à Varsovie avant d’aller en Russie. D’ailleurs, je ne compte plus le nombre de fois où je suis venu en Pologne. Cela a commencé pour moi dans les années 1980, alors que le droit de guerre régnait encore en Pologne et que nous avons recherché le contact avec Solidarité et nous sommes régulièrement réunis à Varsovie au sein du Club de l’intelligentsia catholique. L’année dernière encore, je me suis rendu à plusieurs reprises en Pologne en ma qualité de ministre allemand de l’Économie. La Pologne est à mes yeux non seulement un proche voisin mais aussi l’un de nos principaux partenaires européens. Mais chose bien plus importante encore : il existe entre nous un tissu incroyablement fort de liens humains qui nous rassemble et nous enracine, quelle que soit la tempête qui nous secoue en un moment précis.

Jamais les relations germano-polonaises n’ont été aussi bonnes et aussi étroites. Je suis fier de tout ce que nous avons acquis et mis sur pied depuis la chute du Mur. L’année du 25e anniversaire du traité de bon voisinage germano-polonais en est la parfaite illustration : plus de 200 rendez-vous politiques et un millier de manifestations et événements organisés par les citoyennes et citoyens de nos deux pays. Cela m’a profondément touché et donné la certitude que les Polonais et les Allemands n’ont nul besoin d’une politique des symboles pour porter haut la valeur de nos relations.

Nous travaillons main dans la main à renforcer encore nos liens dans l’action. L’objectif de mon premier déplacement à Varsovie en tant que ministre des Affaires étrangères consiste à m’inscrire dans la continuité de cette confiance. C’est également important dans l’optique de la cohésion au sein de l’Union européenne. Nous devons en effet conjuguer toutes nos forces pour nous préparer en vue des 10 prochaines années. La reconfiguration du monde que nous vivons actuellement exige de l’Europe toute sa force.

 

Le gouvernement polonais a mis le Tribunal constitutionnel sous tutelle et pris le contrôle des médias publics, il prépare une modification du droit électoral communal et s’en prend à la Cour suprême. L’Union européenne a engagé un dialogue sur l’État de droit mais limite ce dernier à l’échange de lettres avec Varsovie. Pourquoi ne réagissez‑vous pas lorsque les valeurs fondamentales européennes sont bafouées ?

Je reconnais que certains développements nous préoccupent. Car l’Europe, ce n’est pas une association purement économique, c’est une communauté dans laquelle doivent s’appliquer les mêmes droits, les mêmes valeurs et les mêmes fondements démocratiques. D’un autre côté, j’estime que le dialogue sur l’État de droit est bien placé entre les mains de Bruxelles. Il y va en effet de questions concernant les valeurs européennes et non des relations entre Varsovie et Berlin. Nous aspirons à un dialogue ouvert, franc et constructif entre le gouvernement polonais et la Commission. Par ailleurs, nous voyons aussi l’ardent débat qui se livre dans la politique et la société polonaises. La Pologne peut être fière à juste titre d’avoir une société civile aussi vivante.

 

Votre prédécesseur, Frank-Walter Steinmeier, disait il y a un an qu’il ne voulait même pas songer à la possibilité de sanctionner la Pologne pour rupture avec l’État de droit. Envisagez-vous de telles possibilités ?

Pendant cette première visite, j’aimerais montrer combien la Pologne est importante pour nous et que nous pouvons nous fier les uns aux autres. Je connais les chapitres noirs de l’histoire de nos deux pays, la culpabilité de l’Allemagne et je sais le temps qu’il faut pour guérir les blessures profondes, même si elles ne s’oublient jamais complètement. Précisément en raison de notre passé commun, je suis reconnaissant que nous entretenions aujourd’hui des liens aussi étroits et amicaux, des liens peut-être plus forts que jamais auparavant.

J’aimerais travailler avec mon homologue Witold Waszczykowski dans un bon climat de confiance. Cela implique d’écouter l’autre et de se dire mutuellement avec franchise où nos positions divergent; cela aussi fait partie d’une amitié de qualité.

 

Avant de prendre vos fonctions de ministre des Affaires étrangères, vous vous étiez exprimé en faveur d’une levée des sanctions prises à l’encontre de la Russie à la suite de l’annexion de la Crimée et de la guerre dans l’est de l’Ukraine. Avez-vous changé d’avis à votre nouveau poste ?

Notre position reste inchangée : s’il y a, avec la participation active de Moscou, de bonnes avancées vraiment tangibles dans la mise en œuvre des accords de Minsk, nous devrions alors envisager d’assouplir progressivement les sanctions imposées dans le contexte de l’action de la Russie dans l’est de l’Ukraine. Malheureusement, la situation demeure très complexe. Il ne saurait être question de mise en œuvre substantielle, ce que nous déplorons.

Les sanctions contre la Crimée n’ont rien à voir avec cela, elles ont été décidées en raison de l’annexion contraire au droit international de la Crimée par la Russie. Je ne connais personne qui réclamerait ou simplement envisagerait la levée des sanctions imposées à la Russie à cause de la Crimée.

 

L’Ouest reproche à la Russie d’avoir violé le droit international en Ukraine, pays où sévit un conflit qui a fait des milliers de morts. En même temps, l’Allemagne construit une deuxième ligne du gazoduc nord-européen Nord Stream. N’est-ce pas contradictoire ? Tenez-vous compte des protestations du côté polonais à ce sujet ?

Il n’y a pas que des gazoducs transportant du gaz russe à destination de l’Allemagne, mais aussi à destination de la Pologne. La question qui se pose à tous est la suivante : comment empêcher que le gaz ne soit instrumentalisé sur le plan politique contre l’Europe ? Pour ce faire, il importe que nous assurions aussi bien le gazoduc de transit à travers l’Ukraine que l’intérêt de la Slovaquie, de la République tchèque ainsi que celui de la Pologne au gazoduc Yamal. C’est une condition qui a été clairement posée à la Russie. De plus, nous devons intensifier le réseau gazier européen de façon à ce que la perte d’une source d’approvisionnement puisse être compensée à tout moment par une autre. Nous prenons donc très au sérieux les réserves des Polonais. Mais nous demandons aussi à ce que l’on comprenne bien que nous restons attachés sinon à la libéralisation de l’approvisionnement gazier opérée en Europe il y a plusieurs années. Depuis, ce n’est plus la politique qui décide de l’approvisionnement en gaz mais ce sont les entreprises européennes. La politique a pour tâche d’imposer la juste régulation de ce cadre. C’est ce que nous faisons en Allemagne. Également vis-à-vis de la Russie.

 

Sous l’administration Trump, les États-Unis menacent de réduire leur engagement au sein de l’OTAN si les Européens n’augmentent pas leur contribution financière. Vous avez dit récemment qu’il était irréaliste de vouloir atteindre l’objectif de 2 % des dépenses de défense. Ne craignez-vous pas que votre résistance affaiblisse l’OTAN ?

En 2014, nous avons pris l’engagement ferme de nous rapprocher dans les dix années à venir de ce seuil de 2 %. Nous restons attachés à cet engagement et nous nous y tenons ! L’Allemagne est tout à fait en tête pour toutes les mesures de réassurance en Europe orientale décidées au sein de l’OTAN. Mais la sécurité, c’est bien plus que la somme du matériel militaire, cela englobe aussi et surtout le dialogue de sécurité, la prévention des conflits, la stabilisation des États fragiles, la politique de développement et l’aide humanitaire. Notre engagement doit être tout aussi déterminé dans ces domaines.

Situation au 8 mars 2017

© Ministère fédéral des Affaires étrangères