« Les idéaux occidentaux classiques n’ont rien perdu de leur importance ni de leur actualité »

23 févr. 2017

Interview du ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel sur la relation transatlantique et l’état de l’Union européenne, parue notamment dans le Hamburger Abendblatt le 22 février 2017.

Rencontre de Sigmar Gabriel avec le vice-président américain Mike Pence © picture alliance/Thomas Imo/Photothek Agrandir l'image (© picture alliance/Thomas Imo/Photothek) La nouvelle administration américaine tient les propos les plus divers. Comptezvous en fait sur Donald Trump ou plutôt sur le viceprésident Mike Pence ?

Je me réjouis que le viceprésident américain ait tenu des propos apaisants, je dirais même conciliants, aussi bien à Munich qu’à Bruxelles, concernant la relation transatlantique et l’Europe. Cela reflète d’ailleurs les bons entretiens que nous avons eus avec lui et avec le secrétaire d’État Rex Tillerson. Mais c’est sur euxmêmes que les Européens devraient compter avant tout. Qu’il s’agisse de la Chine, de la Russie ou des ÉtatsUnis : nous ne sommes pris au sérieux que si nous sommes unis. L’Europe doit devenir plus forte, dans la politique étrangère commune, et ensuite seulement, en évitant toute précipitation, dans la politique de sécurité et de défense commune. Et nous devons en tout premier lieu faire davantage pour la croissance, le travail et l’emploi en Europe.

 

Vous vous servez vousmême volontiers de la plateforme Twitter. Que déduisez-vous de la communication de Donald Trump ?

Je trouve cela bien car Twitter permet de diffuser la politique et d’envoyer des messages à des personnes que nous ne pouvons sinon que difficilement atteindre. Cet outil de communication peut très bien avoir recours à un langage épicé et aiguisé, dans les limites de la décence, mais Twitter ne peut remplacer la politique, il ne le doit pas et ne le fera pas. Nous devrions éviter actuellement de peser chaque mot venant de Washington. Nous nous en tenons à ce que nous dit la nouvelle administration dans les entretiens confidentiels et personnels. Mais nul ne devrait s’attendre à voir les rapports rester aussi confortables qu’ils ont pu l’être par le passé pour nous en Europe.

 

Quel est le pire scénario en rapport avec Trump ?

« Hoping for the best, preparing for the worst », espérer le meilleur et se préparer au pire : nous devons éviter d’aligner les scénarios négatifs, mais bien entendu y réfléchir à fond. Ce n’est pas pour autant une raison de tomber en état de choc, et encore moins de renoncer à l’idée de l’Occident. Au contraire ! Les idéaux occidentaux classiques que sont la démocratie, l’État de droit et la séparation des pouvoirs, la solidarité, la liberté d’expression et de la presse n’ont rien perdu de leur actualité. Ce ne sont pas des faveurs mais le socle de nos relations transatlantiques et d’un partenariat d’égal à égal.

 

Sigmar Gabriel, ministre fédéral des Affaires étrangères © picture alliance / Holger Hollemann/dpa Agrandir l'image (© picture alliance / Holger Hollemann/dpa) Voyezvous d’autres options que la relation transatlantique ?

Une action politique clairvoyante commande de s’ouvrir à des horizons décisifs pour nous et notre avenir. Nombreux sont ceux qui parlent d’un siècle du Pacifique, et pas pour rien. Mes entretiens à Bonn dans le cadre du G20 montrent que l’intérêt que portent nos partenaires en Asie et en Amérique latine au renforcement de la coopération en Europe est bien plus grand que leur insécurité quant à la future politique américaine. Nous ne pouvons ici que gagner, sur tous les plans. Une bonne et confiante coopération transatlantique est et reste la clé de notre sécurité commune et d’un ordre international libéral et ouvert. C’est irremplaçable, surtout pas du jour au lendemain. L’Europe doit faire davantage pour sa sécurité, c’est bien connu depuis longtemps, bien avant Donald Trump. Et c’est ce que nous faisons, avec modération et sans obéissance aveugle.

 

Le centre de nutrition CREN à Orou Sogui s'occupe d'enfants en état de malnutrition sévère © picture alliance / HELMUT FOHRINGER / APA / picturedesk.com Agrandir l'image (© picture alliance / HELMUT FOHRINGER / APA / picturedesk.com) Que voulezvous dire exactement ?

En 2014, nous avons pris l’engagement collectif de nous rapprocher dans les dix années à venir des 2 % recommandés dans la directive OTAN. C’est toujours valable et nous nous y tenons. Mais la sécurité, c’est bien plus que la somme du matériel militaire, cela englobe aussi et surtout la prévention des conflits, la stabilisation des États fragiles, la politique de développement et l’aide humanitaire. Les organisations humanitaires rapportent que la faim et la mort mettent gravement en péril des millions de personnes dans la Corne de l’Afrique, en Somalie, en Éthiopie, au Soudan du Sud et ailleurs. Aujourd’hui, 1,4 million d’enfants souffrent cruellement de la faim ! Les images sont horribles. En Iraq, il va falloir réduire les rations alimentaires attribuées aux personnes qui fuient devant l’État islamique si la communauté internationale ne débloque pas de nouveaux fonds. Au Yémen, les deux tiers de la population sont aujourd’hui tributaires de l’aide alimentaire en raison de la guerre sanglante.

 

Qu’estce que cela représente exactement pour le budget de la défense allemand ?

Heureusement nous avons massivement étendu notre action humanitaire ces dernières années et nous sommes déjà contents de voir que les chiffres du budget ordinaire dépassent un milliard d’euros. Certains se prononcent actuellement en faveur d’une augmentation du budget de la défense de 20 milliards d’euros ou plus, et ce, par an. Les premières voix se font entendre qui réclament de financer les dépenses d’armement en réduisant les dépenses sociales en Allemagne. Avec le SPD, cela ne se produira pas. Si effectivement, comme le déclare le ministre des Finances de la CDU, une telle augmentation du budget de la défense ne pose aucun problème, alors il devrait également y avoir de l’argent pour venir en aide aux millions de réfugiés et de déplacés et leurs enfants, leur donner à boire et à manger, et leur offrir des perspectives d’avenir dans leur pays. Ce serait là une politique de sécurité, dans le meilleur sens du terme.

 

Que doit faire l’Europe dans l’ensemble ?

Nous devons nous prouver, à nousmêmes et aux citoyens européens, que nous voulons et pouvons agir. Je vois cinq domaines pour une Europe plus forte, une Europe meilleure : la politique étrangère et de sécurité commune, la protection des frontières extérieures de l’Europe, la coopération pour renforcer la sécurité intérieure, la réactivation déterminée de la promesse de bienêtre européenne, et les réformes du marché intérieur européen. Voilà un programme ambitieux pour l’Europe, à l’intérieur comme à l’extérieur. Car seul un continent fort et uni peut nous permettre de conserver notre poids et notre voix dans le monde.

 

L’UE ne fait guère preuve d’unité, même pas pour ce qui est de stabiliser la monnaie commune …

Il est grand temps de revenir à des débats objectifs. S’il est une chose que la Grèce n’est pas, c’est bien l’objet approprié d’idéologies orthodoxes. C’est pourquoi il est bon que les négociations techniques sur le programme de réformes reprennent à Athènes. Le gouvernement grec devrait s’en tenir aux accords conclus et nous devrions de notre côté conjuguer nos efforts pour que le pays et ses habitants éprouvés retrouvent un équilibre économique et social, et ce, à l’intérieur de la zone euro. Je considère qu’un pays aussi grand, aussi fort et aussi stable que l’Allemagne se doit de tout faire pour garder l’Europe unie. C’est bien plus qu’un acte de solidarité, c’est dans notre plus grand intérêt.

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Propos recueillis par Michael Backfisch et Jochen Gaugele

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