« Nous ne devons pas nous laisser entraîner dans une surenchère de l’armement »

21 févr. 2017

© Agrandir l'image (© ..) Interview avec le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel à l’occasion de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G20 à Bonn et de la Conférence de Munich sur la sécurité. Interview publiée dans le « Märkische Allgemeine » du 18 février 2017.

 

Monsieur Gabriel, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de la situation dans le monde. Quelle est votre impression après la réunion des ministres des Affaires étrangères du G20 : est‑ce que les nationalistes vont bientôt l’emporter dans toutes les capitales ou l’esprit d’ouverture parviendratil à faire triompher la raison ?

Le ton est devenu plus rude dans le monde entier. Et des rencontres, comme à Bonn, qui permettent aux acteurs internationaux majeurs de se réunir pour discuter sont d’autant plus importantes. Mais je dois dire que je n’ai rencontré personne à Bonn qui ne se soit pas prononcé en faveur de l’ouverture et de la coopération internationale. Il est beaucoup trop tôt pour baisser la garde mais c’est encourageant et un bon point de départ.

 

Réunion des ministres des Affaires étrangères ukrainien, allemand, français et russe en marge de la conférence de sécurité à Munich, le 18 janvier 2017 © picture alliance / Sven Hoppe/dpa Agrandir l'image (© picture alliance / Sven Hoppe/dpa) En tant que puissance européenne moyenne, l’Allemagne n’est‑elle pas un peu dépassée par un projet aussi important ?

L’Allemagne toute seule serait certainement dépassée. N’oubliouns pas que notre rôle s’inscrit dans l’engagement européen! Je pense toujours que demander à l’Allemagne de jouer un rôle « actif » est source de confusion. Je parlerais plutôt d’un rôle d’ « activation ». Nous devons rendre l’Europe meilleure et plus forte. Il s’agit de mettre le poids de l’Europe tout entière dans la balance afin de continuer à faire entendre nos intérêts et nos valeurs à l’échelle mondiale. Ce n’est qu’à travers l’Europe que nous pourrons préserver durablement notre souveraineté, notre influence et notre capacité d’action. C’est aussi pourquoi le renforcement de l’Europe est la pierre angulaire de notre politique étrangère.

 

Les Américains demandent à l’Europe un plus grand engagement en matière de défense. Comprenez‑vous cela ?

Le débat actuel me donne beaucoup à réfléchir. Naturellement, les États‑Unis ne supporteront plus la charge principale des dépenses de défense. Nous le comprenons et nous l’acceptons. Car la puissance économique de l’Europe est aussi forte que celle des États‑Unis. Par conséquent, l’Europe devra s’impliquer davantage, et elle a déjà commencé à le faire avant l’élection de Donald Trump.

 

Washington exige une participation à hauteur de 2 pour cent du revenu national. Vous êtes d’accord ?

Ce serait un sérieux recul dans le débat sur la paix et la sécurité si l’on redonnait l’impression qu’il suffit d’augmenter massivement le budget de l’armement pour renforcer la sécurité. Comme nous le savons depuis longtemps, c’est un engagement plus fort en matière de prévention, de stabilisation et de lutte contre la pauvreté qui est nécessaire pour surmonter les guerres, les crises et les conflits. À cet égard, l’Allemagne joue déjà un rôle mondial de premier plan et est plus engagée que beaucoup d’autres. Il ne faut pas oublier que nous consacrons plusieurs douzaines de milliards d’euros aux réfugiés étant donné que les interventions au Proche-Orient n’ont pas apporté la paix mais seulement la misère et la détresse, les fuites et les expulsions. Nous ne devons donc pas nous laisser entraîner dans une surenchère aveugle de l’armement. Celui qui veut dépenser plus de 20 milliards d’euros par an pour la Bundeswehr doit dire aussi d’où cet argent doit venir. Tout cela n’a pas été mûrement réfléchi et est vraiment irréaliste. Un peu moins d’échauffement et un angle de vue plus large nous feraient du bien.

 

Le monde entier craint en ce moment le retour d’éventuelles guerres commerciales comme au début des années trente. Que peut faire concrètement la politique pour contrer ces peurs et les chasser ?

Sans aucun doute, l’ordre commercial mondial est sous pression, et ce, à droite comme à gauche. Ce nouveau protectionnisme n’est pas seulement un danger pour l’économie allemande basée sur l’économie de réseau et les échanges internationaux mais aussi pour la paix et la sécurité. L’histoire de notre continent a montré avec quelle rapidité des surenchères protectionnistes peuvent conduire à la pauvreté et au chômage de masse et finalement à l’affrontement. Les défenseurs des frontières ouvertes et du commerce équitable doivent se serrer les coudes. Ce n’est pas le moment de relâcher nos efforts pour expliquer les avantages de l’ouverture et des échanges. Le monde n’a jamais été aussi interconnecté et intégré qu’aujourd’hui. Les chaînes de valeur sont à vocation mondiale. Ce n’est donc pas en quelques tweets que l’on peut démolir tout cela. Nous recherchons le dialogue et nous avons de bons arguments à faire valoir. Ils ont d’ailleurs été très applaudis à Bonn.

 

Le nouveau président des États‑Unis Donald Trump ne veut pas entendre parler du libre-échange. L’UE, en revanche, a signé un nouvel accord avec le Canada, accélère les entretiens avec l’Amérique du Sud et pourrait théoriquement ouvrir un nouveau chapitre commercial dans les relations avec l’Asie. Que pensez‑vous d’une manière générale d’un accord entre l’UE et l’Asie ?

L’Europe a de bonnes raisons d’être sûre d’elle. Notre marché intérieur est le plus grand du monde, nous sommes bien placés et représentons un partenaire attractif pour tous les espaces commerciaux du monde. À Bonn, ce sont en particulier les pays d’Amérique latine et d’Asie qui ont montré le plus d’intérêt pour une coopération encore plus étroite. L’Europe l’avait déjà compris avant que Donald Trump ne fasse campagne. Le CETA avec le Canada peut entrer en vigueur ; des négociations de libre-échange ont lieu avec le Mercosur, le Japon, Singapour, Viet Nam et l’Indonésie et d’autres. Nous devons et nous allons continuer d’œuvrer dans ce sens, aujourd’hui plus que jamais.

 

Seriez-vous prêt à inclure d’emblée la Chine ?

Bien sûr. La Chine est depuis de longues années un moteur de croissance mondial. Avec 8 000 entreprises, l’économie allemande est bien représentée dans l’Empire du Milieu. Mais en Chine aussi, il y a des tendances à vouloir fermer les marchés et changer les règles du jeu pour les entreprises étrangères. Il va de soi que la politique aborde également ces sujets avec Pékin, si nécessaire. Et là aussi, c’est seulement ensemble que nous pourrons être assez forts pour faire entendre nos préoccupations légitimes.

 

Interview recueilli par Matthias Koch

© Ministère fédéral des Affaires étrangères