« À quoi doit‑il ressembler, notre pays ? »

24 janv. 2017

Lorsqu’il y a presque cinq ans, j’ai pris les fonctions de Président de la République fédérale d’Allemagne, je me suis interrogé et j’ai interrogé mes concitoyens sur la question de savoir à quoi il devrait ressembler, ce pays dont nos enfants et nos petits-enfants diront un jour qu’il est « notre pays ». Et j’ai trouvé beaucoup de réponses sur lesquelles nous pouvons bâtir, et qui m’inspirent à la fois reconnaissance et optimisme pour l’avenir. Dans des milliers de rencontres que j’ai pu faire dans les années qui ont suivi ma nomination, j’ai aussi ressenti la force, l’énergie, l’esprit d’initiative qui anime les citoyennes et les citoyens de ce pays dans les relations qu’ils entretiennent entre eux, au service de la démocratie, au service de la liberté et du progrès. Et j’ai eu le privilège de voir l’Allemagne avec les yeux des autres. Au cours des nombreux déplacements que j’ai effectués à l’étranger, j’ai perçu le respect, parfois même l’admiration que l’on y témoigne pour notre pays de liberté et de stabilité.

 

Oui, nous vivons dans une république qui permet d’aspirer au bonheur personnel et de progresser, et qui s’efforce de conjuguer la liberté, l’égalité des chances et l’harmonie sociale. Le droit n’y est pas aux mains du pouvoir. Les tribunaux administratifs et la Cour constitutionnelle garantissent aux citoyens la possibilité de faire valoir leurs droits vis‑à‑vis de l’État. Ce sont des syndicats libres qui façonnent le monde du travail au même titre qu’un patronat acceptant et assumant dans leur grande majorité de prendre sa part de responsabilité envers la société. L’économie sociale de marché, la culture et les arts peuvent s’y épanouir, des médias libres et très diversifiés alimentent le débat public et favorisent le processus de formation de l’opinion. Et puis on y trouve cet aspect particulièrement réjouissant : celui d’une société citoyenne forte, riche d’initiatives, d’associations, de fondations, d’organisations non gouvernementales et de groupes « ad hoc », qui prend influence sur l’organisation de la chose publique. Il s’agit là, je le pensais déjà naguère, et je continue de le penser aujourd’hui, de l’Allemagne la meilleure, la plus démocratique que nous ayons jamais connue. Mais lorsque je pense aux générations à venir, je souhaite que nous ayons le courage d’affronter les défis actuels de telle manière que ce pays reste le pays à vivre qu’il est – et de préférence en nous affranchissant des quelques défauts que nous lui connaissons encore.

 

Maintenant que presque cinq ans se sont écoulés, j’ai pris plus fortement conscience des dangers qui menacent aussi ce pays de démocratie et de stabilité qu’est l’Allemagne. Et j’ai pris conscience des grands efforts que nous devrons fournir pour la rendre forte pour l’avenir. C’est pourquoi j’aimerais aujourd’hui ne pas me contenter de demander : À quoi doit‑il ressembler, notre pays ? J’aimerais aussi demander : Que pouvons‑nous transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants pour préserver et pour développer cette Allemagne pacifique, libre et sociale ? Et surtout : quelle attitude adopter pour y parvenir ?

 

Le florilège des gros titres des deux années passées que nous venons de voir suffit à nous rappeler que le monde n’est pas seulement plein de contradictions, mais que beaucoup de choses se sont passées autrement que ce que nous avions imaginé il y a maintenant plus d’un quart de siècle – à cette époque où tomba le Mur de Berlin et où nous nourrissions alors le rêve d’une Europe de démocraties libres et libérales. Je garde un souvenir encore intact de l’euphorie générale qui nous avait saisis, et de la mienne en particulier. La marche triomphale du modèle de société occidental paraissait alors toute tracée. « Une nouvelle ère de la démocratie, de la paix et de l’unité », telle que l’annonçait la Charte de Paris, me paraissait être une évidence, à moi comme aux autres, comme une évolution qui s’imposait quasiment.

 

Au lieu de cela, non seulement nous ne sommes pas tous d’accord aujourd’hui en Europe, mais nous n’y vivons pas partout en paix. Le lien si fort que représentait l’Union européenne s’est nettement distendu. Les doutes qui la rongent de l’intérieur sont également orchestrés de l’extérieur. Pour la première fois, il se trouve même un État membre qui veut quitter l’Union. Les guerres au Proche-Orient et dans l’Est de l’Ukraine ainsi que l’occupation de la Crimée par la Russie ont révélé au grand jour à quel point les marges de manœuvre de la politique étrangère allemande et européenne sont limitées. La menace que fait peser le terrorisme islamiste s’est aggravée. La prise de fonction du nouveau président américain nous place face à des défis visant l’ordre international basé sur le droit international ainsi que les relations transatlantiques, en particulier l’OTAN.

 

Les espoirs que nous avions mis dans l’avènement de la fin de l’histoire se sont donc fracassés depuis longtemps – partout, donc aussi en Europe et en Allemagne.

 

L’objectif était la liberté – et voilà que certains se sentent menacés, voire perdus dans un espace de liberté.

L’objectif était une Europe sans frontières – et voilà que l’ouverture est perçue par certains comme une menace.

L’objectif était un continent réunifié – et voilà que certains craignent d’en perdre trop de souveraineté.

 

Nos sociétés voient se développer des mouvements qui présentent des contre‑propositions, mais pas de programmes cohérents. En revanche, ces mouvements affichent clairement leurs orientations générales : ils prônent le repli sur l’espace national, un réflexe de défense face aux étrangers et le refus du libre échange. Ils préfèrent l’enfermement culturel à la diversité, et ils mettent en avant des modèles appelés à concurrencer la démocratie représentative. Ils s’érigent en porte-parole unique du peuple et attaquent ce qu’ils appellent le système. Ils remettent en question le projet européen. Certains mêlent à leurs réflexes anti‑américains et anti‑occidentaux des sympathies affirmées pour le pouvoir autoritaire de Moscou.

 

Nous ne pourrons pas nous permettre de ne pas répondre à ce défi : ce sont bien en effet la démocratie libérale ainsi que le projet politique et normatif de l’Occident qui sont attaqués.

 

Mesdames et Messieurs,

Tout se passe comme si nous nous trouvions dans une situation de transition, beaucoup d’entre nous ayant l’impression que le niveau des incertitudes auxquelles nous sommes confrontés dépasse jusqu’à présent notre capacité à adapter notre démocratie aux nouveaux défis.

 

Chaque génération doit faire ses propres expériences. Un regard sur l’histoire pourra cependant être bien utile. Il nous permettra en effet de constater que très souvent, des peurs puissantes ont accompagné les mutations historiques les plus marquantes : la « peur de la liberté », la peur du risque, mais aussi la peur de perdre des repères identitaires donnés par la religion, par la culture et par notre environnement familier. Pourtant les humains sont toujours parvenus à utiliser à leur avantage une évolution qu’ils avaient commencé par ressentir comme menaçante. Ils se sont familiarisés avec ce qui leur était inconnu, ils ont investi des espaces de découverte, de connaissance et d’action beaucoup plus vastes, et ils ont fini par se trouver parfaitement à l’aise dans ces nouveaux espaces.

 

Il n’est que de penser à la révolution industrielle : elle a commencé par bouleverser la société dans une déferlante sans pareille, créant des richesses colossales tout en générant la misère la plus noire. Puis la résistance contre le capitalisme de Manchester a conduit à des révolutions et à des réformes sociales, plus tard à l’économie sociale de marché, faisant accéder les ouvriers, eux aussi, à une prospérité relative. Pourquoi nous dispenser de prendre au sérieux des expériences historiques telles que celle‑ci ?

 

Nous voulons rester confiants et penser que les grands changements ne relèvent nullement d’une fatalité inéluctable et écrasante. Nous continuons d’être convaincus que nous pourrons trouver des réponses efficaces – aux évolutions politiques tout comme par exemple au changement climatique, à la pollution de l’environnement, à l’explosion démographique, et même à cette révolution numérique qui irriguera dans un avenir imminent presque tous les domaines de notre vie et qui modifiera sans doute puissamment notre représentation de l’être humain. Puisons donc de la force dans l’expérience que nous avons déjà faite qu’une perception raisonnée peut nous conduire à découvrir les solutions ainsi qu’à agir de manière déterminée et prévoyante.

 

Agir de manière déterminée peut certes s’avérer difficile dans des périodes de mutation dans lesquelles ce qui est juste en train d’éclore ne peut être que partiellement reconnu, de sorte que nous devrons nous accommoder temporairement d’un quotient d’incertitude. Et puis il est difficile d’agir de manière déterminée dès lors qu’une société qui vit en paix et dans la prospérité depuis des décennies s’est installée dans le confort et craint le risque.

 

En effet, il n’y a pas que les nombreux bénévoles et citoyens engagés qui donnent pour une part à notre pays sa forte spécificité de cohésion et de solidarité. Il y en a aussi d’autres, dans certaines parties de la société, chez qui on a vu monter un esprit de revendication et d’exigence qui ne les fait voir dans l’État qu’un prestataire, dont ils attendent, comme s’ils en étaient des clients, qu’il satisfasse leurs attentes et leurs souhaits. Or la démocratie n’est pas une maison de vente par correspondance sur le mode politique. La démocratie suppose que nous contribuions à façonner notre propre destin – dans notre commune, dans notre ville, dans notre région, dans notre nation. La démocratie repose sur le citoyen libre qui n’abandonne ni son pouvoir d’imagination ni l’exercice des responsabilités à un homme fort ou à une femme forte qui nous diraient ce qu’il convient de faire. La démocratie exige de s’investir soi‑même, oui, elle EST auto‑habilitation. Ce sont les citoyens, donc nous, qui décident de l’organisation de notre collectivité. Et ce sont les citoyens, donc nous, qui portent la responsabilité pour l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.

 

Progresser du même pas que la réalité dans des temps de mutations radicales constitue bien sûr aussi un défi particulier pour les gouvernements. Nous sommes témoins des efforts de toutes sortes qu’ils déploient pour garder le contrôle ou pour le retrouver, et pour développer en temps réel des idées et des stratégies pour le changement. La règle générale veut que quiconque s’acharne, dans de telles phases, à différer le temps de la décision et à craindre la prise de risque, que quiconque reste au milieu du gué, doive, le cas échéant, le payer ensuite au prix fort, financièrement et, ce qui est encore plus important, politiquement, dans l’acception la plus large de ce terme : à savoir en politique étrangère, sous l’angle socio-politique, du point de vue politico-juridique et en matière de sécurité. Nous ne rappellerons ici que deux problématiques importantes de notre actualité :

 

- On est parvenu à réduire significativement le nombre des réfugiés et immigrants illégaux en Europe et en Allemagne. Mais nous savons tous que, faute d’une sécurisation efficace des frontières européennes extérieures, faute d’une politique européenne concertée d’immigration, et en fin de compte faute d’amélioration des conditions de vie dans les pays d’origine des requérants, nous devrons nous attendre à l’avenir à de nouveaux pics de crise. Et un certain nombre de pays européens pourraient alors être débordés par l’accueil et l’intégration d’un grand nombre de réfugiés et de migrants.

 

- On est parvenu par ailleurs, au prix d’efforts substantiels, à mettre au point des instruments de stabilisation de l’euro pour éviter de devoir renoncer à notre monnaie unique. Mais nous savons tous que seule une politique commune en matière de budget et de finances serait de nature à garantir au mieux l’avenir de cette monnaie commune.

 

Une action déterminée et prévoyante est facteur de confiance. En revanche, dès lors qu’aux yeux d’une partie de la population, les équipes au pouvoir ne maîtrisent plus la situation, les populistes trouvent une raison de plus pour semer le doute sur la pertinence de la démocratie libérale.

 

Mais en aucun cas ne devrait advenir ce contre quoi le politologue américain Francis Fukuyama met en garde : à savoir que le concept de populisme ne devienne une étiquette « que des élites politiques collent aux opinions politiques de simples citoyens qu’elles récusent », excluant ainsi ces derniers purement et simplement du débat public.

 

Certes, la prise en considération de positions et de thèmes qu’on observe d’un œil critique au centre de l’échiquier politique va faire redoubler d’intensité les débats. Mais cette évolution peut être fort utile dans la mesure où elle renforce à moyen terme l’adhésion de la société à la gouvernance démocratique. Et c’est précisément ce que nous voulons : une démocratie représentative doit représenter le plus grand nombre possible de citoyens. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il s’agisse de magnifier les ressentiments ni de conférer aux préjugés le rang qu’auraient des arguments.

 

Je pense que nous devons oser une communication qui inclue beaucoup plus fortement que jusqu’ici l’ensemble des citoyens, et pas seulement ceux qui participent régulièrement au débat politique. L’échange et la discussion sont l’oxygène d’une société ouverte, et le débat contradictoire est son stimulant. Il y en aura plus d’un à qui cela ne plaira pas, mais il me paraît approprié de le rappeler très précisément maintenant.

 

La multiplicité des projets de vie a généré dans notre société une multiplicité de milieux de vie qui utilisent leurs propres canaux de communication. La pluralité n’existe souvent plus dans le cadre d’un vivre ensemble, mais dans celui d’une simple coexistence des uns et des autres, quand ce n’est pas dans la confrontation. Il est donc d’autant plus important de faire pièce à cette fragmentation, en privilégiant dans toute la mesure du possible des rencontres avec des personnes qui pensent autrement que nous. Une confrontation substantielle est souvent le prélude à un compromis et marque le point de départ d’une évolution – elle est par là propice au développement de la démocratie.

 

C’est pourquoi je rejoins la proposition presque paradoxale de l’historien britannique Timothy Garton Ash, qui revendique pour notre culture du débat une attitude de « rude courtoisie », ce qui veut dire qu’il convient de débattre vivement, mais dans le respect de l’autre, et en se dotant d’une forte carapace. J’ajouterai pour ma part : débattre vivement, oui, mais comme au sport, en observant strictement des règles.

 

La démocratie est comme un grand chapiteau. A mes yeux, le vivre ensemble sous ce chapiteau s’arrête là où des partis, des mouvements ou des individus transgressent les normes et les lois de la démocratie. Il s’arrête là où ils prêchent la haine et exercent la violence – qu’ils se réclament de la droite extrémiste, de la gauche extrémiste, de l’islamisme ou de quelque autre motivation.

 

Nous vivons des temps rudes. Il arrive souvent qu’on ne puisse plus reconnaître le vrai du faux. Le mensonge, l’insulte et l’attaque blessante sévissent presque à l’envi, surtout sur les réseaux sociaux. Des puissances étrangères mènent en plus des guerres de communication ciblées pour déstabiliser d’autres États. La tâche leur est d’autant plus facilitée que les émotions sont souvent devenues plus décisives que les faits pour la formation de l’opinion. Pourtant nous devrions avoir bien présent à l’esprit que dès lors que nous n’acceptons plus comme fait avéré que ce que nous croyons a priori, dès lors que les demi‑vérités, les interprétations, les théories du complot, les rumeurs comptent autant que la vérité, alors la voie est libre pour les démagogues et les autocrates.

 

Ce n’est que si nous nous en tenons aux faits, à la vérité, que nous pourrons évaluer le pouvoir, et le critiquer si nécessaire. N’en arrivons pas à ce que le pouvoir s’impose de nouveau sans appuyer ses arguments sur la vérité. Et défendons tout au contraire la démocratie comme un pouvoir qui fait confiance à la force de l’argument et se laisse guider par lui.

 

Mesdames et Messieurs,

Une amie m’a confié récemment qu’un soir au calme, elle avait pris dans sa bibliothèque la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne, et qu’elle l’avait lue, encore une fois, et en pleine conscience de son choix. Et elle a ajouté qu’elle a été alors elle‑même étonnée de constater que cette lecture avait touché non seulement son cerveau, mais aussi son cœur. Et qu’elle avait subitement ressenti de la fierté pour ces précurseurs qui, après tant d’années marquées par les guerres et la dictature, avaient rétabli l’Allemagne sur des fondements démocratiques. Elle m’a enfin dit qu’elle s’était sentie raffermie au plus profond de son être parce qu’elle avait pris conscience de la modernité que gardait cette Loi fondamentale et parce qu’elle avait compris pourquoi les normes et l’esprit de ce texte pouvaient continuer de servir aujourd’hui de ligne directrice pour notre pensée et notre action.

 

Ce soir‑là, cette femme s’est ressentie comme politiquement ré‑affiliée à la collectivité à laquelle elle appartient. Elle a ressenti son appartenance à une société civile sachant apprécier ces valeurs et ces institutions qui ont apporté à notre pays la liberté, la prospérité, la sécurité juridique, la protection sociale et la paix. Elle a ressenti ce lien d’appartenance partagé avec des citoyens qui sont prêts à représenter et à défendre des acquis qu’ils ne veulent pas perdre, qu’ils aiment et qui leur sont précieux.

 

Si j’évoque cet exemple, c’est parce qu’il prouve en toute modestie que le concept de patriotisme constitutionnel né dans le monde universitaire n’est pas qu’un théorème, mais peut fort bien s’incarner dans la réalité de la vie – partout où des hommes et des femmes ressentent cette forme de prédisposition pour la démocratie. Une réalité qui vient contredire tous ceux qui tiennent le patriotisme constitutionnel pour un concept falot, voire exsangue, un palliatif hérité de l’époque d’une nation encore divisée et moralement discréditée.

 

Quant au lien que j’ai tissé moi‑même avec notre constitution, et à mon propre patriotisme constitutionnel, ils ne résultent pas seulement d’une adhésion intellectuelle, mais aussi et tout autant d’un choc émotionnel. Ce pays est la patrie de mes valeurs – il l’est devenu. Et c’est pour cette raison, tout particulièrement, que je me sens appartenir à ce pays, que je m’y sens chez moi.

 

Comme beaucoup d’autres de ma génération, j’ai pu faire confiance à l’Allemagne et ressentir mon appartenance à ce pays à partir du moment où elle ne cherchait plus à échapper à sa propre culpabilité, mais où elle osait au contraire se soumettre à une interrogation existentielle. En fin de compte, c’est le miracle de la démocratie dans l’Allemagne occidentale de l’après-guerre et plus tard le OUI des Allemands de l’Est à la démocratie grâce à leur révolution pacifique, qui m’ont ancré comme patriote constitutionnel dans cette Allemagne telle qu’elle est alors devenue, avec mon cœur comme avec mon intellect. Je partageai alors avec un très grand nombre d’autres hommes et de femmes l’expérience de voir se concrétiser en une réalité politique ces objectifs auxquels nous avions tant aspiré, ceux de la liberté et de l’autodétermination.

 

Tout patriote constitutionnel que je suis, je reste aussi un Allemand. Je vis avec notre langue, avec nos chansons et avec notre littérature. Je vis avec nos magnifiques paysages et avec notre histoire mouvementée. Apprécier une constitution démocratique riche de valeurs universelles n’implique nullement de se délester de sa propre culture, ni d’ignorer les particularités forgées par notre histoire.

 

Permettez‑moi juste dans ce contexte de rappeler la gestation de notre État social, lui aussi ancré dans notre constitution, une conquête que plus d’un État dans le monde nous envie. Dans le courant du 19ème siècle, les conceptions socialistes et social-démocrates se sont conjuguées aux idées conservatrices issues d’une représentation chrétienne de l’homme : il s’agissait d’aider ceux qui tombaient dans le besoin par un système de redistribution assuré par l’État. L’assurance-maladie et accidents instituée par Bismarck, aussi insuffisante qu’elle ait pu être, fit alors de l’Allemagne le pays précurseur, dans le monde entier, d’un système social garanti par l’État, qui était appelé à se développer de manière continue au cours de l’histoire.

 

Il y a 45 ans, Willy Brandt s’est écrié : « Nous Allemands, nous pouvons être fiers de notre pays ! ». Cela vaut tout particulièrement au titre de la paix intérieure, que nous avons cimentée en particulier sur le socle de notre État social, mais aussi en veillant à promouvoir continûment l’égalité des chances. Notre pays ne peut certes pas offrir à chaque citoyen un coffre-fort rempli de pièces d’or, mais il est impératif pour lui de permettre à tous, sans distinction de leurs différences, de suivre le parcours éducatif auquel ils aspirent. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas partout aujourd’hui. Mais nous avons déjà bien progressé sur la voie d’une plus grande égalité des chances. Il s’agit de ne pas mettre en péril cet acquis parmi d’autres conquêtes précieuses. Nous devrons faire preuve de beaucoup d’imagination et d’une volonté déterminée pour cimenter ces acquis dans l’avenir au bénéfice des générations futures.

 

D’autres domaines essentiels de notre Loi fondamentale portent également la marque de nos expériences historiques. Conscients que la République de Weimar s’était révélée sans défense face à la montée du national-socialisme, les pères fondateurs de la Loi fondamentale ont pris une décision d’orientation impérative visant à prémunir la nouvelle démocratie allemande contre toute faiblesse et à la doter des moyens de se défendre. Celle‑ci devait, dans l’esprit de Carlo Schmid, un des grands personnages politiques de la période d’après-guerre, « avoir aussi le courage de se montrer intolérante face à ceux qui voudraient utiliser la démocratie pour la tuer. »

 

Traumatisés par le national-socialisme qui avait persécuté toute opposition et soumis l’individu à un régime de dictature, nombreux sont ceux qui ont gardé la peur d’un État fort. Les défenseurs libéraux des droits fondamentaux craignent ainsi qu’un renforcement des dispositions en matière de sécurité puisse restreindre trop fortement les libertés individuelles. Nous sommes placés face à un dilemme. Car il est vrai que si on accorde une importance disproportionnée à la sécurité, on restreint la liberté. Mais l’État de droit perd dès lors qu’il se révèle trop faible ou même impuissant dans la lutte contre la violence et la terreur. Au bout du compte, c’est sa crédibilité qu’il perd.

 

Permettez‑moi de vous rappeler qu’en Allemagne il existe un bien précieux qui n’est nullement un acquis naturel : il s’agit du respect de la loi, très largement répandu dans notre population. Cette attitude s’est imposée parce que les citoyens ont pu se fier à la fonction régulatrice et protectrice qu’assumait leur État. Aussi est‑ce une des tâches éminentes de l’État démocratique que de préserver ce bien précieux. Il s’avère donc à l’heure actuelle que davantage de sécurité, loin de représenter un danger pour la démocratie, représente bien plutôt une nécessité pour la protéger.

 

Nous avons besoin d’une coopération internationale plus étroite et d’une prévention des risques plus performante à l’intérieur. Mais ce dont nous avons tout particulièrement besoin, c’est d’une prévention efficace par une éducation aux plans politique, culturel et religieux, qui permette d’éviter d’emblée que des individus puissent tomber sous l’emprise d’extrémistes de quelque bord que ce soit. Ce dont nous continuons d’avoir besoin, et plus fortement que jamais, c’est d’une éducation à la citoyenneté démocratique, laquelle doit commencer dans les familles, se prolonger dans les crèches et jardins d’enfants, dans les écoles, les cours d’intégration, les universités, enfin irriguer les médias, et tout particulièrement bien entendu l’univers de l’internet.

 

Apprendre et vivre la démocratie – par respect pour autrui.

Apprendre et vivre la démocratie – par sens des responsabilités pour la collectivité.

Apprendre et vivre la démocratie – par auto‑habilitation permanente pour participer à la vie de la collectivité.

 

La démocratie n’EST pas, la démocratie DEVIENT. Elle vit, et elle est capable de progresser. L’apparition de nouveaux thèmes, l’avènement de nouvelles générations, le surgissement de nouveaux univers de communication exigent des réponses constamment renouvelées, adaptées à l’époque et à de nouveaux besoins. C’est ainsi que l’État a intégré dans le dispositif démocratique la protection des minorités ethniques, religieuses et sexuelles. Il s’est ouvert à de nouveaux domaines du droit, comme le droit de la protection des données, le droit de l’environnement, et le grand défi qu’il doit relever aujourd’hui est celui de la régulation des technologies numériques. Il se peut bien qu’en démocratie, les moulins de l’administration tournent parfois lentement. L’histoire montre en tout cas que malgré quelques revers, aucun autre système ne s’est montré aussi réceptif aux adaptations dans les champs politique et économique, aussi efficace, aussi performante que très précisément la démocratie.

 

Mesdames et Messieurs,

Les pères fondateurs et mères fondatrices de notre constitution ne voulaient pas seulement une démocratie capable de se défendre, une démocratie pugnace, ils voulaient aussi une démocratie fondée sur des valeurs. Ils s’étaient fixé comme objectifs la paix et la justice, et ils soumirent la protection de la dignité humaine à une clause d’éternité qui exclut toute modification a posteriori. De telle sorte que nous disposons désormais de ces deux dimensions que sont : un fondement inviolable et sécurisé pour notre démocratie, et un espace ouvert à l’épanouissement de la pluralité. Cette coexistence dialectique du lien contraignant et de la liberté a pris encore davantage d’importance au fur et à mesure des décennies passées. En effet, la société est devenue de plus en plus hétérogène – politiquement, culturellement, religieusement, ethniquement, et aussi en ce qui concerne la reconnaissance de l’orientation sexuelle des individus.

 

Dans le jeune pays d’immigration qu’est devenue l’Allemagne, cette interaction entre lien contraignant et liberté ne cesse de se présenter comme un défi. C’est ainsi que les nationaux et les immigrés sont tenus, d’une part, de respecter de la même manière la constitution et les lois, et que d’autre part, il leur appartient, aux uns comme aux autres, de choisir comment vivre en fonction de leurs propres convictions culturelles ou religieuses – et de le faire comme ils l’entendent à titre individuel, et aussi longtemps qu’ils n’empiètent pas sur la liberté d’autrui.

 

Mais pour permettre un vivre ensemble harmonieux, il faut être prêt à s’ouvrir : les uns doivent s’ouvrir à la société majoritaire, les autres aux minorités. Les uns doivent vouloir leur participation, les autres doivent rendre possible cette participation. N’ont pas leur place dans une telle cohabitation la diffamation, le dénigrement, l’exclusion, la haine, et à plus forte raison bien sûr, la violence envers les immigrés. En contrepartie, il ne faudrait pas que la peur d’être taxé de racisme conduise à ce que nous passions sous silence l’intolérance et les violations des normes susceptibles de se manifester parmi les immigrants, ni qu’elle conduise à ce que nous nous interdisions toute discussion sur la question de savoir quelle acception de l’islam est adaptée à une société laïque et démocratique.

 

Permettez‑moi d’exprimer cette exigence de la manière suivante : la ligne de partage décisive dans notre démocratie ne se situe pas entre les anciens, implantés de longue date, et les nouveaux citoyens, et elle ne se situe pas davantage entre les chrétiens, les musulmans, les juifs ou les athées. La ligne de partage décisive se situe entre les démocrates et les non‑démocrates. Ce qui compte, ce n’est pas l’origine, mais l’attitude. Nombreux sont ceux parmi les immigrants qui savent apprécier hautement notre pays parce qu’ils sont parvenus ici à un certain niveau de prospérité et qu’ils peuvent vivre ici en paix, dans un contexte de liberté et de sécurité juridique, loin de leur terre natale, et pourtant arrivés à l’objectif vers lequel ils tendaient ardemment.

 

Mesdames et Messieurs,

Quiconque aime la démocratie aura à cœur de la protéger, et pas seulement contre les ennemis d’une société ouverte à l’intérieur de notre pays. Quiconque fait de la dignité humaine un pilier de sa propre constitution assumera aussi sa part de responsabilité pour sauvegarder un ordre international dont normes et valeurs communes sont le fondement et dont l’objectif est le maintien de la paix et du droit.

 

Nous le savons depuis longtemps, l’Allemagne ne peut pas s’insulariser, elle ne peut pas se tenir à l’écart du monde, elle ne peut pas se replier sur son seul espace national. La paix et la prospérité dans notre propre pays sont indissolublement liées à la paix et à la prospérité ailleurs dans le monde, liées aux organisations internationales et aux alliances militaires dont l’Allemagne est membre. C’est ainsi par exemple que ce qui se passe en Chine a des répercussions sur notre vie en Allemagne. Et si les États-Unis en venaient vraiment à revoir leur position envers l’Union européenne ou envers notre alliance de sécurité occidentale, cela nous toucherait directement, nous aussi.

 

De plus, chaque journée qui passe nous confronte à nouveau avec la simple constatation du fait que ce qui se passe par exemple en Syrie a des conséquences sur les flux de réfugiés vers l’Allemagne. Et aussi que ce qui se déroule cette fois dans les pays du Maghreb peut faire monter le péril terroriste en Allemagne.

 

Chaque nouvelle journée qui passe nous confronte en plus à la question de savoir si nous perdons notre crédibilité dès lors que nous ne nous opposons pas à tout le moins aux cas les plus dramatiques d’inhumanité et de persécutions brutales ainsi qu’à l’anéantissement de vies humaines dans le monde. Nous devons nous demander si nos valeurs morales s’émoussent alors, si nous tombons dans le fatalisme ou le cynisme, minant par là l’exigence de faire valoir les droits de l’homme à l’échelle universelle.

 

Sur la scène internationale vaut la même règle : pour peu qu’on décide d’attendre au lieu d’agir de manière déterminée et réfléchie, on cède la place à d’autres, qui exercent alors la loi de l’action. L’auto-limitation que les États-Unis se sont prescrite, c’en est un exemple notoire, fait émerger des zones dans lesquelles certaines puissances rebattent les cartes ou font valoir de nouvelles revendications. Cela fait déjà longtemps que les dirigeants de certains États qui privilégient la gouvernance autoritaire dictent leurs propres règles, subordonnent les normes reconnues de la coopération internationale à leur politique de puissance, et organisent leur pays à leur convenance.

 

L’Allemagne – et en fait l’Union européenne dans son ensemble – peut certes alors se cantonner dans le rôle de spectatrice et limiter les dégâts. Autre option : l’Allemagne, partenaire puissant et hautement responsable au sein de l’Union, peut démontrer une plus grande volonté d’agir à l’échelon le plus large qu’elle ne l’a fait par le passé. Nous pouvons ? Non, nous devons ! Nous devons en faire davantage, de concert avec d’autres, pour maintenir l’ordre, pour prévenir les conflits, pour désamorcer les crises et pour dissuader nos adversaires. Cela signifie que nous devons également faire davantage pour stabiliser l’Union européenne et pour contrecarrer les tentatives, venues de l’intérieur comme de l’extérieur, pour la diviser.

 

Envers et contre tant de doutes sur nous‑mêmes et tant de crises internes, reconnaissons que l’Union européenne a permis à un projet de paix et de prospérité unique en son genre de se réaliser. L’Allemagne et la plupart des autres États européens sont des membres déterminés de l’OTAN, dont l’importance, face aux évolutions en cours, bien loin de diminuer, s’accroît de nouveau, tout au contraire ! L’Allemagne et l’Union européenne ont des voix déterminantes qui portent dans le monde. Elles ont tout lieu de s’engager en toute conscience de leur force pour la protection d’un ordre international reposant sur l’idée de paix, de démocratie et de défense des droits de l’homme. Face aux défis considérables qui se dressent devant nous, nous ne saurions, nous Européens, nous Allemands, nous soustraire à cette responsabilité, nous n’en avons pas le droit.

 

Les choses ont déjà bougé au cours des années passées. Un changement s’est opéré dans les mentalités. La volonté politique en vue d’un engagement efficace et effectif s’est affirmée. Le gouvernement fédéral a conçu toute une panoplie d’instruments diversifiés en vue de réagir aux crises, et il dépense aussi davantage d’argent pour ce faire.

 

Il n’empêche, l’Allemagne ne satisfait pas encore pour le moment, et de loin, à toutes ses obligations. C’est pourquoi je suis favorable à ce que nous tenions les engagements que nous avons pris envers nos partenaires et amis. À l’aune des défis de notre temps et de nos possibilités, nous pourrions et nous devrions faire nettement davantage : pour la prévention des crises et la diplomatie, pour la coopération au développement, pour des missions des Nations Unies, et aussi pour assurer une capacité de défense améliorée au sein de l’alliance occidentale. Car, certes, cette phrase selon laquelle il ne pourra jamais y avoir de solution militaire sonne juste, et elle est juste, du moins seulement aussi longtemps que toutes les parties se tiendront à cette maxime. C’est la raison pour laquelle je soutiens un renforcement des efforts européens de défense, ce qui n’exclut nullement la continuation de nos efforts diplomatiques en vue d’une désescalade. Et je m’engage en faveur d’une clarification sans ambiguïté envers nos alliés des pays d’Europe de l’Est. Le devoir d’assistance de l’OTAN vaut sans concessions.

 

Personne ne doit craindre que l’Allemagne ne perde son caractère de membre pacifique et ouvert au dialogue de la communauté internationale. Au contraire : il s’agit bien de préserver les conditions permettant d’assurer notre volonté de paix et notre ouverture au dialogue. C’est dans cette direction que l’Allemagne doit s’engager si notre pays et d’autres États européens ne veulent pas devenir le jouet des intérêts de ceux qui poursuivent des objectifs bien différents. Voilà l’essence même d’une démocratie combative, voilà ce qu’est une préparation à la défense proprement républicaine.

 

Mesdames et Messieurs,

Après la Seconde guerre mondiale, on ne pouvait pas prévoir que l’Allemagne referait partie intégrante du concert des nations de l’Occident. Et si les architectes de la toute jeune République fédérale devaient encore douter de la capacité des Allemands, qui étaient tombés bien bas, à redevenir un jour de véritables démocrates, la génération de l’après-guerre, elle, consciente de la culpabilité qui pesait sur les aînés, a perçu la responsabilité particulière, voire l’obligation qui lui incombait de faire de la démocratie nouvelle qui venait de naître une démocratie vivante, crédible, fiable et donc immunisée contre toute tentation maléfique. Il s’agissait de bannir pour toujours la perspective d’une Allemagne nationaliste, et de faire advenir au contraire une Allemagne européenne, que les représentants de cette génération construisirent ensemble, et dans laquelle les Allemands de l’Est eux aussi aspiraient à trouver leur place, et l’y trouvèrent d’ailleurs plus tard.

 

Longtemps nous n’avons pas voulu vivre en nous faisant confiance à nous‑mêmes. Une telle confiance nous serait apparue comme trop proche d’un sentiment de fierté mal élucidé. Et c’est ainsi qu’a prospéré cette culture dominante faite de retenue et d’auto‑limitation. Mais alors, à quel moment aurions‑nous eu de meilleures raisons de ressentir une saine confiance en nous‑mêmes que pendant la mise en place de la démocratie en Allemagne de l’Ouest, pendant la révolution pacifique à l’Est, pendant la réunification de l’Allemagne et de l’Europe ?

 

Si nous occultons les potentiels qui sont en nous, nous resterons alors bloqués dans une éternelle file d’attente politique, bloqués dans une funeste culture faite d’inquiétude, d’indifférence et de doute sur nous‑mêmes. Jusqu’au moment où d’autres, animés de tout autres valeurs et dénués, eux, de tout doute sur eux‑mêmes, viendraient alors attenter à notre espace de vie, à notre liberté.

 

Si je me pose maintenant la question de savoir quel est le legs le plus important que nous transmettrons à nos enfants et aux enfants de nos enfants, je me rends compte que c’est surtout une attitude que nous devons leur donner en partage : et il s’agit bien de la confiance en nous‑mêmes. De la confiance en nos propres forces. Nous restons sereins.

 

- Que des peurs viennent nous assaillir, nous ne nous laisserons pas voler notre confiance en nous‑mêmes et dans notre démocratie.

- Que des imposteurs viennent célébrer l’éclat factice d’un nationalisme moribond, nous restons Allemands, en Européens que nous sommes.

- Que les incertitudes de notre époque nous effraient, nous ne nous déroberons pas à nos responsabilités.

 

Aussi déterminés que fidèles à nos valeurs, nous transmettrons une conviction profonde, qui s’est enracinée en nous : à savoir que nous préserverons, que nous développerons et que nous défendrons ce que nous avons créé et qui nous tient à cœur.

 

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Discours du Président fédéral Joachim Gauck

Discours de fin de mandat du président fédéral Joachim Gauck © picture alliance/dpa/Michael Kappeler