L'immigration, une ressource pour le marché du travail allemand

En 2013, l'Allemagne est devenue la deuxième destination de l'immigration au monde, après les États-Unis. C'est une bonne nouvelle pour l'économie à l'heure où le vieillissement de la population annonce une pénurie de main-d'œuvre qualifiée. Mais comment s'assurer que cette immigration sera durable, et qu'elle répondra bien aux besoins des entreprises ?

Au cours de son histoire récente, l'Allemagne a eu recours une fois à l'immigration de travail. C'était entre 1955 et 1973, dans les années du « miracle économique ». Mais le pays, dépourvu de tradition en la matière, ne s'est jamais considéré comme un pays d'immigration.

Aujourd'hui, les choses sont en train de changer. Depuis quelques années, plusieurs paquets de mesures ont été adoptés pour ouvrir la porte à une immigration choisie. Reconnaissance des diplômes et des qualifications acquises à l'étranger, mise en place de la « Carte bleue » européenne pour attirer les étrangers très qualifiés des pays extérieurs à l'Union européenne (UE) : désormais, tout est fait pour accueillir les personnes qualifiées qui veulent venir travailler en Allemagne, et pour les aider à s'intégrer.

 

Défi démographique

Faire de l'immigration une chance pour les entreprises : tel est le pari de la Charte de la diversité  © dpa/pa Agrandir l'image (© dpa/pa) La principale raison est le vieillissement de la population. D'ores et déjà, ingénieurs, médecins, informaticiens, personnels soignants des maisons de retraite et autres profils qualifiés sont plus difficiles à recruter qu'autrefois. Selon la Chambre de commerce et d'industrie allemande (DIHK), une entreprise allemande sur cinq (et même plus d'une sur quatre dans le sud du pays) cherche aujourd'hui à embaucher par-delà les frontières, un chiffre qui a doublé en trois ans. Ce n'est, toutefois, qu'un début. Selon les spécialistes, le défi démographique devrait surtout peser sur le marché du travail à partir de 2020, une fois que la génération du baby-boom aura pris sa retraite. La population active, qui continue à augmenter à l'heure actuelle, devrait alors diminuer.

Face à ces problèmes, l'immigration n'est pas la seule solution envisagée par le gouvernement allemand, ni même la première. Berlin souhaite d'abord encourager les femmes à travailler, et mieux former les jeunes sans qualification pour leur permettre d'accéder à l'emploi. Mais c'est déjà une certitude : cela ne suffira pas. Face au défi démographique, l'Allemagne ne pourra pas se passer d'un recours accru à l'immigration au cours des prochaines décennies.

Une étude de l’Institut de recherche pour le marché du travail et les professions (IAB) et de l'Université de sciences appliquées de Coburg pour la Fondation Bertelsmann parue le 27 mars 2015 donne une idée des besoins. Ses auteurs estiment que, sans aucun recours à l'immigration, le nombre de personnes en âge de travailler reculerait en Allemagne de 36 % à l'horizon 2050. Il passerait de quelque 45 millions à 29 millions. Même de profondes réformes ne suffiraient pas à inverser la tendance : si le taux d'activité des femmes rejoignait celui des hommes et si l'on repoussait l'âge légal du départ à la retraite à 70 ans, la population active n'augmenterait que de 4,4 millions. La conclusion des auteurs est claire : l'Allemagne va avoir besoin d'accueillir entre 276 000 et 491 000 immigrés non-européens par an d'ici à 2050 - soit deux à quatre fois plus qu'actuellement.

 

Vague d'immigration en provenance du sud et de l'est de l'Europe

Pour l'heure, cependant, les immigrés originaires de pays tiers (extérieurs à l'UE) ne représentent qu'une minorité des immigrants qui affluent de plus en plus nombreux sur le marché du travail allemand. En 2013, l'Allemagne a enregistré un solde migratoire positif de quelque 430 000 arrivants. Ce chiffre, en hausse de 13,5 % sur un an, était inédit depuis 1993. L'Office fédéral des statistiques s'attend à ce qu'il dépasse les 470.000 en 2014. Cela fait de l'Allemagne la première terre d'immigration en Europe, et la deuxième au monde après les États-Unis. Mais 58 % de ces immigrants (quelque 286 000 personnes) sont des Européens originaires d'un autre pays de l'UE.

© dpa/pa Agrandir l'image (© dpa/pa) Ainsi, à l'heure actuelle, le visage de l'immigration de travail en Allemagne est avant tout celui de citoyens de l'Union européenne faisant usage de leur liberté de circulation. L'Allemagne, avec sa bonne santé économique et son faible taux de chômage, est redevenue une destination prisée. Depuis quelques années, elle attire ainsi une vague d'immigration en provenance des pays en crise du sud de l'Europe, mais aussi de l'est du continent.

Les Polonais ont été les arrivants les plus nombreux de 1996 jusqu'à 2013, année qui a vu 197 000 d'entre eux s'installer en Allemagne. Les statisticiens s'attendent toutefois à ce qu'ils soient dépassés en 2014 par les Roumains, qui jouissent depuis le début de 2014 d'une totale liberté de circulation dans l'UE, tout comme leurs voisins bulgares. En 2013, Roumains et Bulgares étaient déjà respectivement au deuxième et quatrième rang des immigrants les plus nombreux avec 135 400 et 59 300 arrivants.

Les habitants de ces pays profitent de la mobilité que leur permet l'entrée dans l'UE. Selon le rapport fédéral 2013 sur les migrations, le nombre de Roumains immigrant en Allemagne a été multiplié par six depuis 2006, année précédant leur entrée dans l'UE, et le nombre de Bulgares par huit. Quant à la Croatie, entrée dans l'UE le 1er juillet 2013, elle a vu le nombre de ses immigrants en Allemagne augmenter de 95 % en 2013.

Selon ce même rapport, c'est toutefois du sud du continent que sont venues les poussées migratoires les plus fortes ces dernières années. En 2013, le nombre d'arrivants italiens a bondi de 35 % par rapport à 2012, le nombre d'Espagnols de 17 %. Nombreux sont également les Grecs à avoir pris le chemin de l'Allemagne.

Pour ces personnes, souvent jeunes et qualifiées mais confrontées à des taux de chômage très élevés dans leurs pays, l'Allemagne est actuellement une terre d'opportunités. Elles y sont accueillies à bras ouverts par beaucoup d'entrepreneurs allemands, et souvent, elles bénéficient d'aides à l'intégration (cours de langue, etc.).

  • D'où viennent les immigrants en Allemagne ?

    1. Pologne (197.009 arrivées), 2. Roumanie (135.416), 3. Italie (60.651), 4. Bulgarie (59.323), 5. Hongrie (58.993), 6. Espagne (44.119), 7. Grèce (34.728), 8. Russie (33.233), 9. États-Unis (31.418), 10. Serbie (28.093), 11. Turquie (26.390 arrivées, pour 33.644 départs), 12. Croatie (25.200), 13. Chine (23.014), 14. France (22.644 arrivées, 17.180 départs), 15. Syrie (18.789), 16. Royaume-Uni (18.724), 17. Inde (18.707), 18. Autriche (18.629), 19. Suisse (17.923), 20. Slovaquie (14.932).

    Chiffres 2013. Source : Rapport fédéral 2013 sur l'immigration

 

Vers une réforme sur le modèle canadien ?

La mobilité intra-européenne apporte donc actuellement une réponse à la crise économique qui frappe une partie de l'UE. L'Allemagne en est toutefois consciente : ces Espagnols, Grecs ou Italiens ne resteront sans doute pas éternellement. La crise passée, ils rentreront dans leurs pays, ne serait-ce que pour des raisons familiales. « L'Allemagne ne doit pas continuer à se reposer sur la perspective d'une forte immigration en provenance de l'UE », prévient ainsi Jörg Dräger, directeur de la Fondation Bertelsmann.

Inspirée de la carte verte américaine, la Carte bleue européenne vise à faciliter l'installation et l'intégration dans les pays de l'UE  © dpa/pa Agrandir l'image (© dpa/pa) Aussi bienvenue soit-elle, cette immigration ne constitue donc pas pour l'Allemagne une réponse suffisante aux défis de la démographie. Les responsables politiques comme le patronat le savent : l'Allemagne doit devenir un pays plus attractif pour les étrangers des pays extra-européens. Beaucoup a déjà été fait en ce sens ces dernières années. Mais une question surgit désormais : est-ce suffisant ?

Le ministre allemand de l'Intérieur, Thomas de Maizière, est convaincu que oui. Mais ce n'est pas l'avis du chef du groupe parlementaire du Parti social-démocrate (SPD), Thomas Oppermann, ni de certains députés de l'Union chrétienne-démocrate (CDU).

Depuis le début de l'année 2015, ces parlementaires de la majorité ont relancé le débat en plaidant pour une réforme. Leur conviction est que l'Allemagne doit faire davantage pour attirer sur son sol, de manière ciblée, les étrangers qualifiés et les étudiants des pays tiers.

  • La « Carte bleue » européenne

    Inspirée de la carte verte américaine, la Carte bleue européenne, mise en place en Allemagne le 1er août 2012, vise à faciliter l'installation et l'intégration dans les pays de l'UE de personnes très qualifiées originaires de pays tiers. Seules deux conditions sont requises pour en bénéficier : posséder un diplôme de l'enseignement supérieur et un salaire d'au moins 48.400 euros (2015). Elle permet d'éviter des procédures complexes et bureaucratiques. Entre le 1er août 2012 et le 30 septembre 2014, elle a permis à 18.832 personnes de s'installer en Allemagne.

M. Oppermann propose de s'inspirer du Canada, modèle classique de pays à forte tradition d'immigration de travail. Il suggère d'instaurer, en plus des lois actuelles, un système d'immigration par points : un tel système permet d'ouvrir largement la porte aux immigrés tout en retenant essentiellement ceux qui correspondent aux besoins du marché du travail local en termes d'âge, de qualifications, de niveau d'expérience et de maîtrise de la langue. « Nous devons nous débarrasser de l'image qui nous reste attachée à l'étranger, qui n'est pas celle d'un pays d'immigration, et faire savoir que nous ne demandons pas d'où viennent les gens, mais ce qu'ils savent faire », a-t-il expliqué.

De leur côté, les tenants d'une réforme au sein de la CDU, à l'instar de Jens Spahn, ne proposent pas d'instaurer un nouveau modèle mais plutôt d'amplifier les dispositions actuelles. Il s'agirait, par exemple, de baisser le salaire exigé pour pouvoir s'installer en Allemagne, d'autoriser les étudiants étrangers qui terminent leurs études en Allemagne à y rester plus longtemps pour chercher un emploi ou encore de développer les écoles allemandes à l'étranger. Ces députés appellent également à redoubler d'efforts pour intégrer ces immigrés. « Nous ne devons pas rééditer les erreurs faites avec les travailleurs invités [les « Gastarbeiter » des années 1955-1973 dont on pensait qu'ils repartiraient, ndlr]. Nous devrions restreindre davantage l'immigration incontrôlée motivée par les prestations sociales, et attirer à l'inverse davantage d'immigrés qualifiés grâce à des règles claires et à une meilleure culture de l'accueil », détaillent-ils.

Les détracteurs de ces propositions arguent du fait que les lois actuellement sont suffisantes. Ils ajoutent que le Canada vient de réformer sa propre législation pour en corriger certains effets, et que cette réforme rapproche justement son système du système allemand, qui conditionne l'installation sur le territoire à l'obtention d'un emploi.

Pour l'heure, le débat n'est pas tranché. Il ne fait sans doute que commencer. La chancelière Angela Merkel a déclaré au début de l'année 2015 qu'elle devait « encore se faire une opinion ».

 

A.L.

 

En savoir plus :

Ministère fédéral de l'Intérieur - l'immigration de travail (en allemand) : http://www.bmi.bund.de/DE/Themen/Migration-Integration/Zuwanderung/Arbeitsmigration/arbeitsmigration_node.html

Office fédéral pour les migrations et les réfugiés (BAMF) - Rapport 2013 sur les migrations (en allemand) : http://www.bamf.de/SharedDocs/Anlagen/DE/Publikationen/Migrationsberichte/migrationsbericht-2013.html;jsessionid=86ECFD299D857486C513D58EA5119031.1_cid359?nn=1663558

Office fédéral des statistiques (destatis) - évolution du solde migratoire (en allemand) : https://www.destatis.de/DE/ZahlenFakten/GesellschaftStaat/Bevoelkerung/Wanderungen/Tabellen/WanderungenAlle.html

Étude de l’Institut de recherche pour le marché du travail et les professions (IAB) et de l'Université de sciences appliquées de Coburg pour la Fondation Bertelsmann (en allemand) : http://www.bertelsmann-stiftung.de/de/themen/aktuelle-meldungen/2015/maerz/zuwanderungsbedarf-aus-drittstaaten/

Situation au 04.05.2015
© CIDAL

Immigration de travail

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