L’art urbain a son musée à Berlin

12 sept. 2017

Interview de Yasha Young, directrice artistique du nouveau Museum for Urban Contemporary Art.



Yasha Young, directrice du musée Urban Nation © picture alliance/SuccoMedia Agrandir l'image (© picture alliance/SuccoMedia) Madame Young, l’Urban Nation Museum for Urban Contemporary Art ouvre ses portes le 16 septembre 2017 à Berlin. L’« art protestataire » fait-il maintenant partie de l’establishment ?

L’« art protestataire », comme vous l’appelez, est entré depuis longtemps dans les musées et les galeries d’art. Urban Nation n’est pas la première institution à présenter l’art urbain dans des salles. Les artistes aussi ne veulent pas montrer leurs œuvres exclusivement dans l’espace public et créent depuis des années des œuvres pour « l’intérieur » qu’ils exposent dans des galeries. Avec l’Urban Nation Museum for Urban Contemporary Art, nous voulons refléter une approche muséale globale consistant à collectionner, préserver, étudier et réaliser de l’art dans d’autres quartiers. Avec l’Urban Nation Museum, l’art urbain acquiert une mémoire. C’est notre marque de fabrique : apprécier à sa juste valeur et archiver une forme artistique très jeune.

Une fresque de l’artiste espagnol Borondo dans le quartier de Tegel (projet Urban nation) © dpa Agrandir l'image (© dpa) Depuis 2013, vous invitez des artistes internationaux à travailler sur des façades, des murs et des vitrines à Berlin. La ville est-elle en train de devenir une galerie d’art ? Et que voit-on dans les rues de Berlin ?

Oui, Berlin est définitivement une galerie d’art. Urban Nation a déjà réalisé plus de 25 projets muraux en coopération avec différents artistes. Dernièrement, par exemple, avec Ricky Lee Gordon dans la Landsberger Allee 121, avec Nicholás Sanchez aka Alfafa dans la Mommsenstrasse 40 et avec Deih XLF dans la Schwedter Strasse 34. La façade de l’Urban Nation Museum est aussi sans cesse renouvelée. Cet art, qui trouve son origine dans la rue, continue ainsi à s’exposer dans l’espace public, hors des musées, et reste vivant. Mais, en dehors des projets d’Urban nation, il y a aussi nombre d’œuvres superbes à découvrir dans la ville.

Une fresque de Collin van der Sluijs et Super A, deux artistes néerlandais, près du lac Tegel (projet Urban Nation) © dpa Agrandir l'image (© dpa) Vous avez collaboré avec de nombreux artistes internationaux. Quel attrait exerce Berlin ? Et comment la ville se positionne-t-elle dans le milieu international de l’art urbain ?

A l’époque de la réunification, avec ses nombreux espaces libres et ses bâtiments vides, Berlin a exercé un effet d’aspiration sur les artistes de street art internationaux et est aujourd’hui l’un des lieux de référence dans un monde de l’art qui s’épanouit dans l’espace public, à l’écart des galeries et des musées. L’art urbain fait donc partie de la culture de la ville et est typique d’une façon d’être que les Berlinois adorent et qui attire les visiteurs. À l’international, Berlin incarne l’innovation, la créativité et les possibilités de vivre « en artiste ». La ville accueille une communauté très active d’artistes internationaux qui y vivent et y travaillent.

Les artistes ont la réputation d’être solitaires notamment parce qu’ils travaillent parfois de manière illégale et anonyme. Urban Nation veut réunir cette communauté et la mettre en réseau. Comment y parvenir ?

Je ne dirais pas que les artistes sont solitaires. Comme les artistes de toutes les autres disciplines, ils doivent se mettre en réseau pour défendre leurs intérêts. Il existe suffisamment de collectifs composés de plusieurs artistes, comme par exemple le XLF Crew, des duos comme Herakut ou le 1Up Crew avec sa trentaine de membres. En tant que commissaire d’exposition, je fréquente ce milieu depuis près de 20 ans et suis naturellement en contact étroit avec nombre d’artistes.

Exposition « Freedom » du collectif d’artistes urbains Urban Nation à Berlin-Schöneberg © picture alliance Agrandir l'image (© picture alliance) Considérez-vous l’ouverture du musée comme une fin ou comme un nouveau départ pour votre travail ?

L’ouverture du musée permet d’élargir les possibilités de promouvoir l’art urbain contemporain. Ces quatre dernières années ont été marquées par les préparatifs extrêmement difficiles de ce nouveau départ. Ce musée peut marquer un tournant mondial pour l’art urbain contemporain à Berlin, un nouvel élan qu’il faut veiller à entretenir.

Quel a été votre projet préféré à ce jour et que souhaitez-vous encore faire ?

J’aimerais élaborer de nouveaux cursus avec les universités, créer un programme de résidence à partir de 2018 et développer notre réseau. Je veux aussi faire avancer l’archivage de l’existant avec mon équipe et collaborer avec des établissements comme le Humboldt Forum. L’objectif est d’associer le nouveau et le traditionnel, d’apprendre ensemble et les uns des autres et de faire à nouveau des musées des lieux éducatifs accessibles à tous. 

L’important, c’est d’impliquer les gens dans leur histoire, de les faire participer, d’aider à comprendre les propositions des jeunes et de les encourager. Il faut penser à l’échelle internationale dans tous les domaines, dans une ville du XXIe siècle ouverte sur le monde.


Interview : Martin Orth

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