Exposition : le temps suspendu de Beatrice Minda

24 juil. 2017

Exposition : Dark Whispers © Beatrice Minda Agrandir l'image (© Beatrice Minda) Jusqu’au 3 septembre, la photographe allemande Beatrice Minda expose au Goethe-Institut de Paris la série inédite Dark Whispers. En explorant les intérieurs d’anciennes maisons cossues de Birmanie (Myanmar), rescapées de heurts de l’histoire mais menacées par ceux du présent, elle fixe sur la pellicule des mondes en train de disparaître.

La maison s’offre au regard de l’intérieur, vide de toute présence. C’est un espace à la géométrie parfaite, précise - un parallélépipède projeté en profondeur - où le temps semble figé. Les murs en boiseries, les pièces en enfilade, les lucarnes grillagées respirent une époque ancienne. Seule la lumière que déversent habilement portes et fenêtres donne vie à la scène. Vie, et magie.

Le cliché a été pris en 2015 à Dawei, une ville portuaire du sud de la Birmanie. C’est l’un des sites, isolés des grands centres urbains, qui ont inspiré à la photographe allemande Beatrice Minda sa dernière œuvre, Dark Whispers, actuellement présentée pour la première fois au Goethe-Institut de Paris.

 

Traces de vie

Dawei. Construite il y a plus de cent ans, la maison s’est transmise de génération en génération. © Beatrice Minda Agrandir l'image (© Beatrice Minda) La maison, y apprend-on, est habitée. Elle héberge un jardinier qui en choie depuis 17 ans les trésors : 45 pamplemoussiers, manguiers, anacardiers et autres hévéas. Mais un jardinier seul, dans cet intérieur drapé d’une opulence hors du temps ? Dans ce décor d’un faste colonial déteint ? L’atmosphère subtile du cliché en dit manifestement plus long que la réalité inscrite sur la pellicule.

Soudain, sous nos yeux, une histoire se déploie : la construction du bâtiment, sans doute en 1865 pour un officier colonial anglais, son occupation par un commandant japonais et ses soldats pendant la Seconde Guerre mondiale, puis son acquisition par l’homme le plus riche de la ville après l’indépendance. Aujourd’hui, son petit-fils est toujours le propriétaire de la maison.

 

De l’intérieur à l’extérieur

Les intérieurs photographiés par Beatrice Minda – c’est sa spécialité – ne visent, en effet, pas l’intime. Ils captent des traces de vie, les traces d’un passé individuel et collectif marqué par les convulsions de l’histoire. Ils sauvegardent, comme encapsulées, les différentes couches de l’expérience vécue et engrammée dans ces espaces. Grâce à la pellicule, l’intérieur devient ainsi le révélateur de l’extérieur.

  • Beatrice Minda

    Née en 1968 à Munich, diplômée d’arts plastiques (1997) de l’Université des Beaux-Arts de Berlin, Beatrice Minda a exposé ses travaux dans de nombreuses villes d’Allemagne et d’Europe. La parution de son ouvrage Innenwelt (2007) consacre pour la première fois son travail sur les espaces intérieurs et leurs implications sociopolitiques. Elle est suivie par celle d’Iran.Interrupted (2014), livre qui reprend les clichés d’une série réalisée sur le même thème en Iran. Cette série est également à découvrir jusqu’au 3 septembre au Goethe-Institut de Paris.

Dans la série Dark Whispers, cet extérieur est particulièrement riche. Depuis le XIXe siècle, la Birmanie a connu une succession de bouleversements : la colonisation par les Anglais et l’opulence de l’exploitation coloniale, la dictature militaire et l’enfermement, et finalement, depuis 2011, une nouvelle phase d’ouverture économique et politique.

Henthada. Résidence de Daw Htar May © Beatrice Minda Agrandir l'image (© Beatrice Minda) Les lieux photographiés conservent ainsi les vestiges de l’aisance et du décorum coloniaux. Mais ils sont aujourd’hui habités dans le plus grand dénuement par des personnes isolées. Le contraste est saisissant. Les clichés nous prennent à témoin de cette contradiction, de cette béance qui s’ouvre entre le passé et le présent. On reste interdit, comme absorbé par l’atmosphère captivante – au sens propre - qui s’en dégage.

Qui plus est, toutes ces demeures sont fragiles. Elles ne doivent qu’à leur éloignement d’avoir survécu aux soubresauts de l’histoire. Et aujourd’hui, elles sont toutes ou presque menacées par l’ouverture économique en cours.

Beatrice Minda nous amène ainsi pour finir sur un autre terrain, subtilement politique. L’ultime cliché de l’exposition, qui suit la photo d’une fenêtre grillagée, évocation explicite de la dictature militaire, est exposé à part sur un grand mur blanc. C’est un paysage en grand format, rectangulaire - alors que les photos d’intérieurs sont toutes carrées, et souvent en petit format. Il représente une route. Une route au milieu d’une végétation en désordre. Une route large et dégagée qui se rétrécit tout à coup pour se trouver barrée par un talus. L’horizon est bouché. Où mène cette voie qui semble ouverte à toutes les promesses ? Nul ne le sait.

A.L.

  • Exposition
    Beatrice Minda : Dark Whispers
    Jusqu’au 3 septembre (fermé du 29 juillet au 20 août)

    Goethe-Institut de Paris
    17 avenue d'Iéna
    75116 Paris

Plus d’informations :

Goethe-Institut de Paris (en français)

Site web de l'artiste (en anglais)

© CIDAL