Interview : « Il ne faut pas penser qu’à aujourd’hui mais aussi à demain. Car il y a toujours un après. »

19 avr. 2017

Le ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel © picture alliance / Sven Simon Agrandir l'image (© picture alliance / Sven Simon) Interview du ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel au sujet des conséquences du référendum constitutionnel sur les relations germano-turques, publiée le 17 avril 2017 dans l’édition en ligne du quotidien « Bild »

***

La majorité des Turcs s’est prononcée en faveur d’un système présidentiel comme souhaite l’établir le président Recep Tayyip Erdogan. Vous êtes déçu ?

Nous prenons acte de cette très courte victoire du « oui » exprimé par les électrices et électeurs en Turquie. Le tout est de savoir ce que le président turc va faire maintenant. J’espère le voir gérer ce vote de façon responsable. Car si Monsieur Erdogan veut être le président de tous les habitants de son pays, il va devoir aller au-devant de ses adversaires, et non les exclure. Cela veut dire également que les autorités turques vont devoir analyser toutes les plaintes concernant le déroulement du référendum et prendre au sérieux l’avis des observateurs électoraux de l’OSCE.

Comment voudriez-vous voir évoluer les choses ?

Sûrement pas avec un état d’urgence sans cesse prolongé et une restriction massive des droits constitutionnels. La polarisation de la société, l’antagonisme ami-ennemi doit cesser. Cela implique de supporter la critique et de ne plus faire taire les opposants politiques. Les vagues de persécutions, arrestations et licenciements qui ont suivi le coup d’État, heureusement manqué, l’été dernier ont laissé de profondes blessures, le conflit résurgent dans le sud-est du pays et les menaces liées au terrorisme islamiste représentent des défis énormes.

Que signale cette décision, pour l’Europe et pour l’OTAN ?

Nous ne connaissons pas les intentions du président Erdogan. Veut-il éloigner son pays encore davantage de l’Ouest et de l’Europe ? Ou, après cette âpre campagne électorale fondée sur la confrontation, va-t-il se rappeler l’importance de l’Europe et des valeurs européennes pour l’avenir de son pays, tant dans le domaine politique qu’en ce qui concerne son futur développement économique et social ? Je suis toujours resté en contact avec mon homologue turc, même au cours des derniers mois qui ont été vraiment difficiles. Et je n’ai eu de cesse de le répéter : ne claquez pas la porte de l’Europe ! Nous avons tous intérêt à poursuivre le dialogue et à nous considérer comme partenaires, d’un côté comme de l’autre.

Comment l’Allemagne doit-elle réagir à cette décision ?

Nous devrions tout d’abord garder la tête froide et agir avec modération. Nombreux seront de toute façon ceux qui vont réagir trop vite et émettre, la plupart du temps verbalement, des propositions radicales comme la rupture immédiate de toute discussion avec la Turquie. Ce genre de grand coup de balai sert souvent davantage à se profiler sur la scène politique intérieure qu’à réfléchir aux moyens de nous positionner intelligemment, et clairement, vis-à-vis de notre voisin européen. En effet, deux choses sont importantes à nos yeux : la Turquie demeure un grand voisin que nous n’avons pas exclu de l’OTAN même pendant la dictature militaire des années 1980 afin de ne pas le jeter dans les bras de l’Union soviétique. Et nous voulons, aujourd’hui encore, garder la Turquie avec nous et ne pas la voir isolée en politique étrangère, voire la pousser vers la Russie. En effet, il reste vrai qu’il ne faut pas penser qu’à aujourd’hui mais aussi à demain. Car il y a toujours un après.

Et d’ici là ?

La Turquie ne devrait pas continuer de s’éloigner de l’Europe, ne serait-ce que dans son propre intérêt. Nous allons encore une fois souligner très clairement nos attentes en matière de coopération dans une région importante également pour la sécurité européenne et le respect des valeurs européennes. De plus, nous n’accepterons pas que la société allemande soit divisée. La campagne électorale a été extrêmement chaude, y compris en Allemagne, et elle a polarisé chez nous les citoyens d’origine turque. Nous nous opposerons énergiquement à une radicalisation politique et à tout espionnage de citoyens dans notre pays.

L’adhésion de la Turquie à l’UE est par conséquent un chapitre clos ?

C’est à la Turquie d’en décider. Les décisions ne sont cependant pas pour demain, une adhésion est de toute façon hors de question pour l’instant. Néanmoins, je connais tant de gens en Turquie qui ont ce grand rêve de voir leur pays faire un jour partie de l’Union européenne. Si, dans leur pays, les Turcs sont en colère après l’Europe, c’est également parce qu’ils ont vu leurs espoirs déçus. Le président Erdogan a exploité sans scrupule ces sentiments dans sa campagne électorale. Mais nous aussi nous avons commis certaines erreurs ces dix dernières années. Une chose est claire cependant : rétablir la peine de mort équivaudrait à la fin du rêve d’Europe. J’espère que l’on n’en arrivera pas là. Il est d’autant plus important d’entretenir le dialogue et de maintenir ouvertes les possibilités de communiquer, aussi difficile que cela puisse être aujourd’hui et vraisemblablement demain.

Pour vous, Erdogan est-il un président ENCORE démocratique ou DÉJÀ un dictateur ?

Erdogan est le président élu de la Turquie. Si la Constitution est modifiée, elle ne le sera pas en très grande partie immédiatement, mais seulement après les prochaines élections. Il est donc encore temps de bien réfléchir à ce qu’il faut faire. Ce qui importe à nos yeux, c’est ce qui va se passer concernant l’état d’urgence, la façon dont l’AKP va traiter ses adversaires politiques, comment il va aborder le conflit kurde. En ce lendemain du référendum, il reste vrai que la Turquie se trouve à un carrefour.

... et que va-t-il advenir de Deniz Yücel ?

Le cas de Deniz Yücel a pris une dimension politique symbolique importante : un correspondant germano-turc d’un journal allemand qui, en raison de ses activités journalistiques, fait l’objet de graves accusations pénales, accusations pour nous totalement injustifiées, et qui se trouve depuis deux mois maintenant en détention, inutilement et de façon tout à fait disproportionnée. Tant qu’il en est ainsi, cette affaire continue de figurer à l’ordre du jour politique et de peser sur nos relations bilatérales. La première visite de Deniz Yücel en détention il y a deux semaines était importante mais ne suffit pas. Nous voulons qu’il puisse recevoir régulièrement des visites du consulat et nous attendons même plus, à savoir sa libération rapide, à plus forte raison maintenant !


Propos recueillis par Rolf Kleine

© Ministère fédéral des Affaires étrangères