Sigmar Gabriel : « L’Allemagne doit soutenir les propositions de Macron »

23 oct. 2017

Dans son discours à la Sorbonne, Emmanuel Macron a donné à l’Europe une vision courageuse et prometteuse. Le moment est venu pour l’Allemagne de ne pas se montrer uniquement ouverte verbalement à ses propositions mais de passer de la parole aux actes.

La réaction allemande au discours du président français se limite actuellement aux propositions sur l’Union économique et monétaire (UEM) du ministre des finances sortant [Wolfgang Schäuble], qui accentueraient la surcharge bureaucratique et le manque de légitimité démocratique des décisions politiques.

Ces propositions risquent d’être perçues et critiquées comme typiquement allemandes. Une voie qui a contribué, ces dernières années, à l’isolement politique de l’Allemagne et aux réticences de nombreux autres Etats membres à aider l’Allemagne à gérer la crise des réfugiés. Nous devrions donc saisir la chance de prendre un nouveau départ, comme nous l’offrent les propositions françaises.

Emmanuel Macron propose de refonder l’Europe. Il veut une Europe qui protège ; une Europe qui puisse assurer sa propre sécurité ; une Europe qui crée la prospérité économique et garantisse les normes sociales ; une Europe qui soit en phase avec la recherche et la transformation numérique et réussisse la transition écologique ; une Europe qui associe les citoyennes et les citoyens au débat sur son avenir.

 

Générer une croissance forte et durable

Emmanuel Macron soumet d’ambitieux projets de réforme de l’UEM. La contribution de l’Allemagne au débat sur l’avenir de l’Europe ne doit pas se limiter à une union monétaire ni se conformer aux orthodoxies qui déterminaient jusqu’à présent la politique européenne allemande en matière financière. Sinon, c’est une Europe faible qui nous attend. L’Allemagne devrait au contraire soutenir les propositions françaises. Débattre des différentes idées est pour cela plus nécessaire que jamais. Les éléments suivants devraient servir de fil conducteur.

La dynamique économique, la sécurité intérieure et extérieure, et la protection sociale ne peuvent plus aujourd’hui être atteintes que dans le contexte européen. L’Union européenne (UE) doit donc être en mesure de générer une croissance forte et durable. Pour cela, il lui faut disposer de davantage de ressources et d’instruments financiers pour favoriser les investissements, notamment allemands.

L’Allemagne doit se débarrasser du mythe qui veut qu’elle soit un « contributeur net », la bête de somme de l’UE. En réalité, mon pays est l’un des gagnants de l’UE, notamment sur le plan financier.

Celui qui procède dans son pays à la réforme du marché du travail, du régime fiscal, de la lutte contre la corruption et de l’administration publique doit être soutenu. Non pas en autorisant de nouvelles dettes publiques illimitées mais celui qui, comme la France, réussit à imposer d’audacieuses réformes structurelles à l’échelon national doit avoir aussi le temps d’étaler la réduction des déficits budgétaires.

 

L’Europe doit se redéfinir également vers l’extérieur

Stabiliser la zone euro représente un autre élément important de la réforme. Renforcer le Mécanisme européen de stabilité et mettre en place un Fonds monétaire européen constituent une bonne approche, mais pas comme organisme de surveillance dépourvu de légitimité démocratique. Nous devrions discuter des propositions de créer un budget pour la zone euro et un ministre européen des finances au lieu de les supprimer d’emblée de l’ordre du jour.

L’Europe dispose d’outils pour assurer la stabilité financière et monétaire, mais elle ne dispose de rien de comparable pour procéder aux investissements nécessaires à sa compétitivité, à la lutte contre le chômage et à la protection contre les chocs économiques. Créer un budget de l’Eurogroupe tel que le propose la France est donc, selon moi, le complément obligatoire à la panoplie d’instruments destinés à assurer la stabilité de l’Union économique et monétaire.

L’Europe a besoin d’une plus grande justice fiscale et d’une meilleure protection sociale sur les marchés du travail. La règle « à travail égal, salaire égal au même endroit » est un principe attendu depuis longtemps et que nous devrions ajouter aux règles en vigueur du marché intérieur.

Au XXIe siècle, l’Europe doit se redéfinir également vers l’extérieur. Une politique étrangère et de sécurité commune doit lui permettre de défendre progressivement les intérêts de ses citoyennes et citoyens dans le monde. L’Europe doit concentrer ses forces et apprendre à jouer sur un pied d’égalité avec les Etats-Unis, la Russie ou la Chine. Emmanuel Macron fait également d’ambitieuses propositions au sujet de la politique européenne de sécurité et de défense. L’Allemagne et la France collaboraient déjà étroitement, par exemple dans le cadre de la coopération structurée permanente (CSP). Le nouveau gouvernement fédéral aura notamment pour mission de faire progresser ces idées, l’Europe devant pouvoir protéger ses citoyens le le cas échéant.

 

Que des groupes d’Etats membres puissent aller de l’avant

Le fondement essentiel de l’Europe et sa « marque de fabrique », ce sont les valeurs communes. Le respect de la dignité de l’être humain, la liberté, la démocratie, l’égalité et la primauté du droit assurent la cohésion de l’UE et font partie de l’identité européenne. Aucun gouvernement qui conteste ces valeurs communes ne peut se réclamer de la souveraineté nationale vis-à-vis de l’UE.

S’il s’avère que les projets européens nécessaires ne sont pas réalisables avec tous les Etats membres, il faut que des groupes d’Etats membres puissent aller de l’avant. Affirmer que cela n’est possible qu’au moyen de la coopération intergouvernementale est faux et dommageable. Cela ne devant, bien entendu, pas se faire au détriment de la cohésion, la porte doit toujours rester ouverte pour tous ceux qui voudront s’y joindre plus tard.

La coopération franco-allemande revêt dans ce contexte un rôle particulier puisqu’elle aide à préparer des solutions européennes renforçant la cohésion. L’Union européenne et tous les Etats membres doivent faire face ensemble aux défis qui touchent plus particulièrement certains d’entre eux de par leur seule situation géographique. Cela s’applique en l’occurrence à la migration. Les Etats membres et, à l’intérieur de ceux-ci, les différentes communes qui se montrent solidaires et accueillent des réfugiés devraient désormais obtenir plus d’argent du budget européen. L’UE doit également considérer la protection des frontières extérieures pour ce qu’elle est, à savoir une mission européenne.

 

La Commission devrait être plus restreinte et plus politique

Qui prend des décisions en Europe doit rendre des comptes. Le Parlement européen devrait être légitimé dans l’ensemble par l’électorat européen à travers des listes transnationales. Tous les commissaires devraient, pour la durée de leurs fonctions, être dotés d’un mandat démocratique dont la légitimité soit parfaitement équivalente à celle obtenue au niveau national. En contrepartie, la Commission devrait être plus restreinte et plus politique.

Le discours du président Macron offre à l’Europe une orientation prometteuse. Pour que sa vision devienne une politique concrète, l’Allemagne doit se positionner plus intelligemment et avec plus d’audace. Un vaste programme de réformes européen bien pensé et largement soutenu est dans notre propre intérêt !

Tribune de Sigmar Gabriel, ministre fédéral des Affaires étrangères, parue le 19 octobre 2017 dans Le Monde

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