« La patience et la retenue n’ont pas été récompensées »

7 août 2017

Interview du ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel sur les développements en Turquie, la situation des réfugiés et les relations transatlantiques. Parue dans le magazine allemand « Stern » le 3 août 2017

 

Monsieur Gabriel, vous avez, pendant vos vacances, durci les consignes données aux voyageurs se rendant en Turquie. Cela a‑t‑il impressionné le gouvernement turc ?

C’est certain. Les dirigeants turcs ont manifestement compris que nous prenons cette question très au sérieux. Au travers de plusieurs entretiens téléphoniques, ils se rapprochent à nouveau de nous. Tout cela est pourtant insuffisant pour l’instant. Le cœur du problème reste que la Turquie s’éloigne de la démocratie. Et que des innocents y sont incarcérés. Dont neuf ressortissants allemands. Tant que cela ne sera pas tiré au clair .....

 

...chacun des détenus risque d’ailleurs plus de 40 ans de prison.

La politique turque se présente ainsi : le seul fait de manifester une opposition politique au gouvernement est considéré comme du terrorisme. Notre position à nous, c’est que nous ne pouvons pas opérer avec une telle définition du terrorisme. Donneznous des preuves accusant des personnes qui ont participé au coup d’État contre vous, alors nous suivrons cette piste. Si un procès équitable les attend en Turquie, sans torture ni peine de mort, nous sommes même prêts à livrer les instigateurs du coup d’État manqué, car nous condamnons bien entendu cette tentative faite l’année dernière. Mais le gouvernement turc doit nous fournir des preuves concernant des personnes qui se trouvent sur le sol allemand. Or c’est précisément ce qu’il n’a pas fait jusqu’à maintenant. Et ce que nous n’acceptons en aucun cas, c’est la stratégie du gouvernement qui vise à exploiter ce coup d’État manqué comme prétexte pour opprimer toute autre opinion en Turquie. Cela n’a rien à voir avec l’État de droit. Il nous est impossible de nous rapprocher sur cette base.

 

Y a‑t‑il pour vous une ligne rouge ?

Je ne suis pas partisan de ce genre de terme étant donné que les choses évoluent extrêmement vite. Qui aurait pu imaginer que des ressortissants allemands innocents puissent un jour être emprisonnés en Turquie ? Ou que des milliers de personnes travaillant dans la justice, l’administration ou l’ordre public seraient tout simplement limogées ? Pour nous, il est clair que la Turquie n’entrera jamais dans l’Union européenne si elle continue d’avancer dans cette direction. L’annonce répétée du rétablissement de la peine de mort marque la fin des relations qu’entretenaient jusqu’à maintenant l’Europe et la Turquie. C’est très net.

 

Les mises en garde de l’Union européenne sont depuis longtemps sans ambiguïté et pourtant la Turquie n’a toujours pas réagi jusqu’ici.

Oui, vous avez malheureusement raison. Néanmoins, nous voyons bien à l’heure actuelle justement que le gouvernement turc réagit à la pression économique. Le tourisme est l’un des points les plus essentiels pour la Turquie. Mais disonsle franchement, il est déjà aujourd’hui en mauvaise posture. Il est inacceptable que les autorités turques soupçonnent maintenant de terrorisme plus de 600 entreprises allemandes, de Daimler à BASF en passant par des petits vendeurs de kebab. Lorsque, pour cette raison, nous avons averti du danger qu’il y a à investir en Turquie, le gouvernement turc a immédiatement cessé cette ineptie et parlé de « malentendu ». C’est une bonne chose, même si cela ne change en rien l’évolution générale.

 

La diplomatie peut‑elle encore aujourd’hui réussir sans pression économique ?

Cette pression est souvent nécessaire. Ce qui me déplaît. Et me déchire le cœur. C’est d’ailleurs déjà le cas pour ces consignes données aux voyageurs. Qui en souffre ? Les petits hôteliers, les petits commerçants sur la plage, tous ceux qui, dans l’ouest du pays, vivent du tourisme. Or ce sont les Turcs les plus germanophiles qui soient.

 

Ces consignes aux voyageurs ne ciblent donc pas les bonnes personnes ?

C’est cela même. Et pourtant, nous le disons bien : les mesures prises ne sont pas dirigées contre les Turcs.

Ni contre les quelque trois millions de personnes aux racines turques qui vivent en Allemagne. Qu’elles aient un passeport allemand ou turc, ce sont des citoyens de notre pays. Nous leur devons beaucoup. Elles ont contribué au développement économique et représentent un enrichissement dans la culture, dans la vie publique de notre pays. Nous ne voulons pas les voir s’éloigner de l’Allemagne. Mais nous leur demandons aussi de comprendre que notre pays ne peut pas rester sans rien faire lorsque des injustices sont commises en Turquie.

 

Étiez‑vous trop conciliant avant ?

Se montrer conciliant, faire preuve de patience, ne pas réagir aux provocations, cela ne nous a en tout cas pas fait avancer. Erdoğan a été jusqu’à nous comparer à l’Allemagne nazie. Nous ne lui avons pas rendu la monnaie de sa pièce. Mais toute l’amitié, la patience et la retenue dont nous avons fait preuve n’ont pas été récompensées. La pilule a du mal à passer. Ce n’est pas beau de devoir constater que seule la pression change la donne.

 

Le gouvernement turc risque‑t‑il des dégâts irréparables à long terme ?

Oui, et c’est vraiment un grand danger. Les Turcs et les Allemands ont un passé commun très riche. C’est un bien très précieux. Les querelles actuelles ne doivent pas l’anéantir. Il existe une Turquie qui est bien plus importante que l’actuel gouvernement turc. Nous ne pouvons pourtant pas rester les bras croisés à ne rien faire. Et le durcissement des consignes données aux voyageurs vient du fait que nous ne pouvons pas être certains que des citoyens allemands innocents ne se retrouveront pas en prison.

 

Le danger est‑il réel ?

Imaginez que vous voyagiez depuis des années en Turquie et que vous y rendiez visite à des amis. L’un de ces amis est soupçonné d’appartenir à la confrérie de Gülen. D’un seul coup, vous êtes alors vousmême soupçonné de terrorisme.

 

Disposez‑vous d’informations indiquant que des ressortissants allemands seraient soumis à des mauvais traitements en prison ?

Non. Mais la prison est déjà en ellemême assez grave. Il y a une traductrice et journaliste allemande qui est détenue avec son fils de deux ans. Avec un enfant de deux ans ! Du moins possèdetelle aussi la nationalité allemande. Nous avons proposé qu’elle soit remise en liberté jusqu’à son procès en Turquie. Cette demande a jusqu’ici été refusée.

 

Il ne vous reste guère de temps dans vos fonctions. De quelles crises vous occuperezvous, en dehors de la Turquie, d’ici la fin de la législature ? Que voulezvous avoir réglé d’ici là ?

Malheureusement, peu de choses vont pouvoir être « réglées » dans les prochaines années. Nous vivons à une époque dans laquelle nous avons déjà fait du bon travail quand le monde ne devient pas encore plus dangereux. Les mois derniers, nous avons souvent agi en Afrique pour aider à lutter contre les catastrophes alimentaires. Nous avons mobilisé de très fortes sommes d’argent. Car intervenir militairement ne suffit pas. Les populations n’opteront plus pour le dangereux chemin vers l’Europe uniquement lorsqu’elles auront des perspectives d’avenir meilleures. Je compte retourner au Soudan du Sud et en Ouganda. Wolfgang Niedecken de BAP, un groupe de rock de Cologne, m’accompagnera. Il a lancé làbas un projet pour l’intégration d’anciens enfants soldats.

Ce thème m’occupera jusqu’au dernier jour de mon mandat, quelle qu’en soit la durée. Ce siècle sera un siècle africain. L’Afrique verra sa population doubler pour atteindre trois milliards dans quelques décennies. Soit nous arrivons, en Afrique, de toutes nos forces réunies à partir de l’Europe à endiguer la guerre et la guerre civile et à lutter contre la faim, la détresse et la misère, soit nous verrons les réfugiés arriver encore plus nombreux.

 

Il est précisément reproché actuellement à Martin Schulz d’exploiter ce thème dans la campagne électorale.

Je trouve ce reproche absurde. On voit bien en Italie que l’Europe a un problème de réfugiés non résolu. Pour l’Italie, c’est déjà une catastrophe aujourd’hui. Nous fonçons les yeux grands ouverts dans la même situation qu’en 2015 dans les Balkans. Que Martin Schulz, en sa qualité de président du SPD et candidat à la Chancellerie, nous mette en garde et appelle également la chancelière fédérale de la CDU, Angela Merkel, à ne pas rester les bras croisés est plus que justifié.

Ce sera l’une des questions décisives des mois prochains et probablement des années à venir. Qui renonce, comme le font la CDU et la CSU, à aborder ce sujet avant les élections législatives a finalement en tête de laisser l’électorat dans l’incertitude.

 

Attendezvous la deuxième grande vague de réfugiés ?

La vérité éclatera au lendemain des législatives. Néanmoins, il est impossible d’ignorer ceci : les réfugiés arrivent aujourd’hui en Italie par la Libye et ils y sont bloqués, mais l’Italie déborde. Une fois de plus, il n’y a pas de solidarité européenne dans cette question. Les dirigeants européens doivent négocier maintenant des solutions qui permettront d’éviter de voir tout à coup les vannes céder. Comme en 2015, l’Allemagne et l’Autriche en seront les premières affectées.

 

Vous estimez donc que Martin Schulz a raison de remuer le couteau dans la plaie ?

Martin Schulz fait ce qu’il faut. Et surtout il dit la vérité. De plus, il a raison de presser Angela Merkel de ne pas soutenir financièrement, au Conseil européen, les pays qui ne participent pas solidairement à la répartition des réfugiés. Car l’Europe n’est pas une communauté réduite aux acquêts dans laquelle on peut ne participer que quand on reçoit de l’argent. Ceux qui ne se montrent pas solidaires ne peuvent pas non plus compter sur la solidarité de ceux qui accueillent des réfugiés ; c’est là la seule conséquence possible. Il faut récompenser ceux qui s’occupent des réfugiés et supprimer de l’argent à ceux qui se soustraient à la solidarité européenne.

 

Ne faut‑il pas s’occuper du flux de réfugiés en Libye déjà et non après leur arrivée en Europe ?

Oui, cela aussi fait partie de la vérité : que faisonsnous en fait en Libye ? Beaucoup disent que nous n’avons qu’à construire des camps de réfugiés. Excellente idée. Sauf que pour cela, il faut un État qui fonctionne. À l’heure actuelle, les camps de réfugiés sont contrôlés par des milices complètement obscures. Un diplomate allemand nous a écrit qu’il y régnait un climat quasi concentrationnaire. J’ai visité un camp placé sous le contrôle du gouvernement libyen. C’était déjà assez pitoyable.

Avant mon arrivée, on avait libéré 400 personnes de façon à faire un peu plus de place. En réalité, nous avons besoin làbas pour commencer d’un État. Et les États membres de l’UE, les pays du Golfe, l’Égypte et plusieurs autres doivent cesser de toujours poursuivre en Libye leurs propres intérêts nationaux. Cela ne fait que contribuer à ce que derrière chaque État se cache toujours une autre milice et qu’aucun gouvernement national n’ait la moindre chance.

 

Pouvez‑vous vous imaginer en Libye une solution diplomatique sous l’égide de l’Allemagne ?

La solution doit être européenne. Le dilemme de la politique étrangère européenne est en effet que tous disent toujours avoir besoin d’une politique étrangère commune, mais que les États nationaux veulent en vérité montrer qu’ils mènent euxmêmes la meilleure politique étrangère. Cela est dû à l’histoire européenne. L’Europe n’est pas un acteur politique mondial mais elle a été instituée avec le regard tourné vers l’intérieur. Il nous faut maintenant jouer un rôle vers l’extérieur. Nous devons apprendre - et je le dirai ici dans la langue des diplomates - à agir avec des moyens robustes. C’estàdire par des moyens militaires, afin d’avancer par exemple dans les processus de paix. Jusqu’à présent, nous avons toujours laissé faire les Américains. Parfois aussi les Britanniques et les Français. Mais nous n’avons pas appris à agir en tant qu’Europe unie.

 

Vous abondez tout à fait dans le sens des Américains.

Leur position sur ce point est exacte. C’est notre région voisine, pas la leur. Notre force est de combattre la faim et la pauvreté. En revanche, nous ne savons pas assurer la protection par des moyens militaires pour avoir au moins une chance d’instaurer la paix. Nous les Européens, à l’exception des Français et des Britanniques, voulons tenir loin de nous ces choses désagréables. Nous voulons construire des villages de l’ONU mais aimerions que d’autres en assurent la protection. Nous devons nous attendre à des questions fort désagréables.

[...]

 

Pouvez‑vous parvenir encore à un plus grand rapprochement avec les États‑Unis d’ici la fin de cette législature ?

Nous du moins souhaitons absolument essayer. Vous allez trouver cela inhabituel mais je vais dire du bien de la nouvelle administration américaine : le secrétaire d’État Rex Tillerson a montré ces mois derniers que la politique européenne et la politique américaine pouvaient très bien fonctionner main dans la main. Pendant la crise au Qatar, Rex Tillerson a défendu la même ligne de conduite que nous, à savoir ne pas isoler le Qatar. Nous avons recherché des solutions ensemble afin de maintenir la cohésion entre les États du Golfe. La guerre imminente a ainsi pu être évitée. Rex Tillerson est également celui qui se bat pour éviter le déclenchement d’une guerre commerciale entre l’Europe et les ÉtatsUnis. Mais peuton s’imaginer à long terme coopérer avec Donald Trump ? Malgré tous les hochements de tête que causent la présidence trumpiste et l’insécurité qu’elle suscite, l’Ouest serait bien plus faible sans les ÉtatsUnis. Aucun pays du monde n’est plus proche de nous, politiquement et culturellement, que l’Amérique du Nord. C’est pourquoi je pense que nous ne devons pas nous couvrir de cendres dans les discussions avec les ÉtatsUnis. Nous ne devons pas non plus nous aplatir. Nous devons tenter de maintenir les relations transatlantiques en vie et chercher des voies communes avec les Américains.

 

La Russie estelle encore un partenaire fiable ?

J’ai l’impression que la Russie a compris deux choses : Vladimir Poutine espérait trouver en la Chine un partenaire égal. Cela ne s’est pas confirmé. Les Chinois disent avec une belle assurance : il n’y a en fait plus que deux superpuissances : nous et les Américains. Le deuxième espoir des Russes était de mieux pouvoir s’entendre avec la nouvelle administration américaine qu’avec le gouvernement Obama qu’ils considéraient comme imprévisible et trop mou. Cet espoir non plus ne s’est pas confirmé. C’est la raison pour laquelle on note un nouveau rapprochement prudent des Russes vers l’Europe.

 

Souffrez‑vous déjà à l’idée de devoir quitter vos fonctions de chef de la diplomatie allemande ?

Nul ne quitte volontiers ce poste, croyezmoi. Et pourtant, je ne pense vraiment pas à ce qui arrivera après les élections législatives en Allemagne. Mon conseil à tous les responsables politiques : si tu obtiens un poste, appliquetoi jusqu’au dernier jour de ton mandat, sans penser à ce qui viendra après. Fais ton travail le mieux possible pendant le temps qui t’est imparti.

[...]

 

Propos recueillis par Christian Krug

© Ministère fédéral des Affaires étrangères