« Le G20 a rarement été aussi important »

7 juil. 2017

Interview du ministre fédéral des Affaires étrangères Sigmar Gabriel sur le sommet du G20 à Hambourg et la menace d’un affrontement avec les États-Unis, parue le 6 juillet 2017 dans le quotidien « Hamburger Abendblatt ».

Monsieur le Ministre, l’état d’exception règne à Hambourg, plus de 20 000 policiers sont mobilisés, 100 000 manifestants sont attendus. Une question revient souvent à ce sujet : un tel sommet vaut-il vraiment la peine, est-il encore dans l’air du temps ?

Cela fait des années que je m’indigne contre l’ampleur du dispositif sécuritaire devenu nécessaire pour ce genre de réunions, mais force est de constater que sans elles, le monde serait encore plus en déroute qu’il ne l’est déjà. Ce forum a rarement été aussi important que maintenant. Regardons autour de nous. Cela saute de partout, l’ordre mondial risque de se désintégrer de plus en plus. Au lieu de la primauté du droit, c’est le droit du plus fort qui est de retour. Nombreux sont ceux qui réagissent par le réarmement et le repli sur soi. Les partisans du « mieux vaut rester chez soi et baisser les bras » tirent un trait sur le monde. Et ce n’est pas en nous limitant à communiquer par Twitter et par mégaphone que nous changerons quoi que ce soit.

Comprenez-vous les manifestants ?

Je comprends le mécontentement des gens face au fonctionnement actuel du monde. Moi aussi, je suis mécontent. Les guerres, la faim, l’injustice – tout cela suscite un désespoir et même une colère tout à fait compréhensibles. C’est bien pour cela que les Allemands et les autres Européens s’engagent à Hambourg en faveur d’un monde plus pacifique et plus juste dans lequel la croissance ne profite pas uniquement aux riches et aux requins de la finance. C’est certes difficile et les résultats se font souvent attendre. Mais les simples contestations et le refus du dialogue sont en fait une capitulation face à la réalité.

En bref, quels sont, du point de vue allemand, les principaux objectifs du sommet ? À quoi ressemblerait un succès ? Et quand parleriez-vous d’un échec ?

Le dialogue du G20 est essentiel pour la survie de notre monde et de notre avenir. Sous la présidence allemande, nous avons mené des préparatifs intensifs en amont de ce sommet. Lancer de nouvelles initiatives pour l’Afrique, maintenir la protection du climat malgré la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, s’engager pour plus d’équité et de justice dans le commerce international et œuvrer sans relâche pour instaurer des cessez-le-feu, mener des négociations et mettre fin aux guerres et aux guerres civiles : voilà nos sujets. Je ne sais pas jusqu’où nous avancerons, mais en tant que social-démocrate fort d’une tradition de 150 ans, j’ai appris qu’une vie meilleure ne se fait pas toute seule et que chaque pas doit être franchi, aussi petit soit-il.

Quelle est la contribution particulière de l’Allemagne à ce sommet, en tant que pays hôte ? Son leadership s’est-il accru à travers la présidence du G20 ?

Le contexte du G20 n’a peut-être jamais été aussi difficile qu’aujourd’hui. L’Allemagne est l’hôte idéal dans ces circonstances. À travers le monde entier, on nous estime et nous respecte en tant que médiateur honnête. Je le constate régulièrement au cours de mes voyages, que ce soit en Arabie saoudite, en Chine ou aux États-Unis. Et lorsqu’on est prêt à assumer la présidence du G20 et à aborder des sujets difficiles à une époque comme la nôtre, cela témoigne forcément d’un certain leadership. Ce qui ne veut pas dire pour autant que nous tentons de gonfler notre importance. Nous connaissons notre place et souhaitons apporter une contribution productive.

De nombreux regards se tournent vers Donald Trump. Il a dénoncé plusieurs ententes du G20 et torpillé l’accord de Paris. Qu’attendez-vous de lui à Hambourg ?

Sans aucun doute, Donald Trump arrivera à Hambourg muni de son slogan diplomatique « America first ». Nous avons l’intention de lui expliquer que « America first » ne signifie pas « America only ». La politique menée actuellement par les États-Unis part du principe que les accords internationaux sont devenus superflus et qu’il faudrait les remplacer par des ententes bilatérales. Autrement dit, ce sont toujours les avantages et les inconvénients pour chaque pays qui sont en jeu et c’est au plus fort de s’imposer. À cela, nous rétorquons que des règles internationales fiables sont plus bénéfiques à toutes les parties prenantes que la somme des intérêts individuels. Elles garantissent l’équité, stimulent la concurrence sur la base de principes partagés et créent surtout des normes communes, notamment concernant les droits de l’homme et les libertés. Et nous estimons que la liberté et la responsabilité sont les deux faces d’une même médaille. Car en fin de compte, c’est bien cela, la pensée occidentale et européenne, pensée que nous défendrons, quoiqu’en dise le gouvernement étasunien. Je ne dis pas que notre propre politique est dépourvue d’intérêts. Mais ils doivent être axés sur nos valeurs. Aux États-Unis, il semble que c’est plutôt l’inverse actuellement.

Quelle valeur aurait un accord sur le climat sans Donald Trump ?

La réaction de la communauté internationale a montré très clairement que celle-ci reste fermement attachée à cet accord. On ne peut pas tout simplement inverser le mouvement. D’ailleurs, nombre de citoyens, d’États fédéraux, de communes et d’entreprises outre-Atlantique sont du même avis. Nous allons continuer à coopérer étroitement avec eux et avec le reste de la communauté internationale.

L’Allemagne pourrait-elle se permettre un affrontement ouvert avec les États-Unis ?

Nous ne voulons pas d’affrontement, au contraire. Il n’est pas question cependant de paraître soumis, et nous ne devons pas craindre de défendre clairement nos positions. Loin d’être les subalternes d’une politique quelconque, les Allemands font partie d’une Europe forte. Car en dépit des problèmes que peut connaître notre continent, une chose reste certaine : l’Europe est un havre de liberté, de démocratie et de sécurité unique au monde. Il n’y a pas lieu d’être timorés.

En cas de conflit ouvert avec les États-Unis, l’Europe serait-elle suffisamment unie ? Et qu’en est-il, globalement, de l’unité européenne lors de ce sommet ?

Je ne pense pas qu’il faille aborder la question de l’unité de l’Europe par le biais de nos rapports avec les États-Unis, qui sont et resteront pour nous un partenaire essentiel. Ce qui compte beaucoup plus, c’est que nous autres, les Européens, nous soulignions régulièrement, et notamment sur la scène internationale, que nous avons une Europe commune, que nous sommes liés par des valeurs communes. Voilà ce qu’il nous faut comprendre et mettre en œuvre, surtout les Allemands. L’Europe se portera bien lorsque nous discuterons d’égal à égal, sans nous laisser diviser. Afin d’affronter les enjeux planétaires tels que le changement climatique, nous devons défendre ensemble nos objectifs.

Au niveau des relations transatlantiques, les signaux n’ont guère été encourageants jusqu’à présent. Risquons-nous une guerre commerciale avec les États-Unis ? Au point où nous en sommes, comment empêcher les obstacles à l’importation ?

Les signaux qui nous arrivent de Washington concernant la politique commerciale sont dangereux et tournés vers le passé, en effet. Les échanges commerciaux ne sont pas un jeu à somme nulle où les bénéfices des uns se font aux dépens des autres. Au contraire, tous les pays concernés profitent des chaînes de valeur de plus en plus mondialisées. Le problème n’est pas la lutte entre les pays riches qui se disputent les parts du gâteau; la vraie question, c'est comment faire en sorte que les pauvres eux aussi puissent enfin y goûter. L’objectif de la mondialisation doit enfin être la justice pour tous et non la richesse pour quelques-uns.

Le président des États-Unis fait escale à Varsovie avant le sommet. Le message est clair. Que pensez-vous de cette visite ?

Notre continent ne se laissera pas scinder en deux camps, il n’y aura pas d’affrontement entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe. Il est normal d’effectuer des visites bilatérales en marge des grands sommets multilatéraux. La Pologne est un pays important d’Europe centrale et s’inquiète face à la politique de la Russie. Cette visite précoce de la part du président du premier partenaire de l’OTAN est un donc signal fort pour tous les habitants de l’Europe centrale et orientale. Évidemment, il serait encore plus important que Donald Trump rencontre son homologue russe Vladimir Poutine. Nous avons grand besoin d’un renouveau pour la détente et le désarmement.

Ce sera la première entrevue entre MM. Trump et Poutine. Vous qui avez parlé à M. Poutine et au secrétaire d’État américain, qu’attendez-vous de cette rencontre directe ?

J’attends d’eux des accords concrets sur la coopération future en Syrie et en vue d’une solution du conflit ukrainien, ainsi que des échanges sur le contrôle des armements et le désarmement. Nous ne devons pas les décharger de cette responsabilité.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est vu refuser une intervention publique à Hambourg, ce qui a contribué à ternir encore davantage les rapports avec la Turquie. Comment le gouvernement fédéral, comment le chef de la diplomatie gèrent-ils cette situation ?

S’il est vrai que les relations bilatérales avec la Turquie ont rarement été faciles, nous avons dû, cette fois, tracer une ligne claire compte tenu des différends politiques majeurs qui existent actuellement entre nos deux pays. Précisément parce que l’Allemagne est un pays ouvert et tolérant, nous n’accepterons pas que des conflits soient importés ici et que notre société soit divisée, ce qui, d’ailleurs, ne concerne pas uniquement la Turquie, mais tous les agents publics étrangers. Cela ne signifie pas pour autant que nous mettons un terme à la coopération avec la Turquie, notamment au sujet des migrations. Il ne faut pas oublier que cela vaut pour les deux côtés. L’Europe est importante pour la Turquie. Non seulement dans le domaine des relations commerciales, mais aussi en tant que partenaire politique.

Propos recueillis par : Christian Kerl

© Ministère fédéral des Affaires étrangères