Discours du ministre adjoint Michael Roth à l’occasion de la remise du prix De Gaulle-Adenauer

7 nov. 2017

Monsieur le Directeur, cher Peter Cleiß,
chers membres du jury du prix De Gaulle-Adenauer,
chère Nathalie Loiseau,
chers invités,

Un aveu, tout d’abord : les élèves des écoles professionnelles de Kehl ont un grand avantage sur moi, car ils apprennent le français. Si je vous parle en tant que ministre adjoint et secrétaire général pour la coopération franco-allemande, j’ai le grand regret de ne posséder, en vérité, que quelques notions de la langue de Voltaire. En effet, j’ai appris le latin à l’école, ce qui ne m’aurait jamais permis de suivre un apprentissage en France. Les élèves des écoles professionnelles de Kehl, en revanche, seront demain des spécialistes très prisés en France, notamment grâce à leur formation exemplaire, leurs connaissances linguistiques et leur savoir-faire.

C’est donc un grand plaisir pour moi que de décerner aujourd’hui, avec mon homologue française Nathalie Loiseau, le prix De Gaulle-Adenauer 2017 aux écoles professionnelles de Kehl. Ce prix récompense les personnalités, initiatives ou institutions ayant, par leur action, apporté une contribution notable à la consolidation de l’amitié franco-allemande.

Cela fait quatre ans que je suis secrétaire général pour la coopération franco-allemande, et j’ai compris au cours de ces années que l’amitié peut bel et bien exister entre deux pays. Des siècles durant, l’Allemagne et la France n’ont cessé de guerroyer, le XXe siècle marquant une page particulièrement sinistre de cette hostilité. Vous êtes sans aucun doute les mieux placés pour le savoir, chers invités venus aujourd’hui d’Alsace nous rejoindre à Berlin. La France et l’Allemagne affirment non sans fierté avoir surmonté cette haine dite héréditaire et trouvé la voie d’un partenariat stable.

Lorsque les choses allaient particulièrement bien, nous étions même un moteur fiable, une force de proposition pour l’Europe unie. Il est grand temps de faire revivre cette bonne tradition. Le moment est propice.

Si nous voulons réellement rester un moteur pour l’Europe, alors il nous faut enfin faire preuve de courage et aller de l’avant en Europe. Avec ses discours ambitieux prononcés à Athènes et à la Sorbonne, Emmanuel Macron nous a rappelé combien les bonnes relations franco-allemandes sont importantes pour la coopération européenne. Des relations qui ne se limitent pas aux mots creux, aux phrases banales et aux titres prometteurs, mais qui font progresser l’Europe de manière fondamentale.

Cela dit, nos deux pays ne sont pas toujours du même avis, bien entendu. Il n’est pas rare que nos points de vue diffèrent et nos intérêts divergent. Néanmoins, en faisant un pas vers l’autre, nous trouvons toujours un moyen de nous entendre, amorçant souvent des compromis au niveau européen également.

C’est plus important aujourd’hui que jamais. Dans notre univers mondialisé qui connaît tant de crises, il nous faut repositionner et développer l’Europe.

Parfois même, il nous arrive d’être des pionniers. Les régions frontalières précisément, sont une sorte de ballon d’essai pour des projets modèles, un laboratoire de l’intégration européenne, pour ainsi dire. Nos conférences de haut niveau sur la coopération transfrontalière, comme celle de Hambach en avril dernier, révèlent la multitude de possibilités de trouver des solutions à la fois proches des citoyens, non bureaucratiques et concrètes pour répondre aux questions liées aux transports transfrontaliers, aux événements culturels ou à la coopération policière. Les écoles professionnelles de Kehl, elles aussi, participent à cet effort.

Le choix de ce lauréat pour le prix De Gaulle-Adenauer remonte à une proposition d’un jury franco-allemand qui s’attache à représenter la société de chaque pays dans sa diversité.

Je me réjouis que ce comité nouvellement convoqué ait saisi l’opportunité de donner une nouvelle orientation à ce prix afin d’identifier des lauréats dont le travail concret revêt une importance particulière sur le plan sociétal et politique. J’ai d’ailleurs le plaisir d’accueillir aujourd’hui parmi nous quelques-uns des membres de ce jury.

Cette année, nous récompensons le travail concret et exemplaire des écoles professionnelles de Kehl. Les parcours et les formations qu’elles proposent ont pour vocation de permettre aux jeunes gens de vivre et de travailler de part et d’autre de la frontière dans la région du Rhin supérieur. Cela inclut non seulement l’apprentissage de la langue du voisin, mais aussi le soutien volontaire à la mobilité transfrontalière des élèves, apprentis et enseignants. En outre, les enseignants et les formateurs étudient les exigences du pays voisin et les intègrent à leur programme de formation.

Qu’attend-on de l’enseignement professionnel ? À côté de la transmission de connaissances générales, il est nécessaire de connaître les besoins individuels des entreprises sur place et de structurer les formations en vue de permettre aux jeunes diplômés de trouver leur place dans le monde du travail en tant que spécialistes qualifiés. En Allemagne, nous essayons d’atteindre ce but à travers notre système de formation en alternance où l’État, le monde économique et les partenaires sociaux s’associent pour combiner au mieux théorie et pratique afin que la formation soit en parfaite adéquation avec les attentes du marché du travail.

Cependant, l’enseignement professionnel ne saurait être au seul service de l’économie : les entreprises, les établissements scolaires et l’État doivent assumer ensemble leur responsabilité sociale. Dans le cas concret des écoles professionnelles de Kehl et de leurs organisations partenaires, l’enseignement professionnel représente un pôle de stabilité pour toute la société, proposant aux jeunes gens des opportunités nouvelles, des carrières alternatives et davantage de participation sociale.

À travers leur offre pour la mobilité transfrontalière, ces écoles montrent de manière exemplaire comment favoriser l’apprentissage réciproque et encourager l’épanouissement des apprentis.

Le travail des écoles professionnelles de Kehl est bénéfique à bien des niveaux : il prévient la pénurie de main-d’œuvre en Allemagne tout en remédiant au chômage des jeunes en France. En fin de compte, ce sont les établissements comme celui-ci qui animent l’amitié franco-allemande.

Mesdames, Messieurs,

Il y a deux ans, j’ai visité l’aciérie Badische Stahlwerke, l’un des partenaires de notre lauréat d’aujourd’hui. J’y ai rencontré de jeunes apprentis français qui effectuaient leur formation dans les écoles professionnelles de Kehl et dans une entreprise allemande.

Ce qui m’a profondément impressionné alors, c’est que des jeunes gens, souvent des décrocheurs scolaires, prennent la décision de se rendre tous les jours de l’autre côté du Rhin, sans connaître la langue, pour tenter un nouveau départ à Kehl.

Il est particulièrement réjouissant de voir ce courage récompensé, comme dans le cas de Pierre Kurtz, un jeune élève français des écoles professionnelles de Kehl ayant suivi une formation à la Badische Stahlwerke.

En début d’année, il s’est vu décerner le prix de meilleur apprenti d’Allemagne dans la catégorie « technologie des métaux ». Il est donc le premier lauréat français de cette compétition allemande. Félicitations, cher Pierre !

Le travail des écoles professionnelles de Kehl retentit bien au-delà de la région, j’entends le Rhin Supérieur et l’Alsace.

Effectivement, non seulement leur orientation transfrontalière favorise les expériences fructueuses, au niveau personnel, pour les apprentis tout en élargissant le réseau des contacts régionaux, mais elle renforce également la coopération linguistique et culturelle des deux pays partenaires que sont l’Allemagne et la France.

Elles sont absolument exemplaires et devraient servir de modèle à d’autres régions en Allemagne, en France et partout en Europe, précisément parce qu’elles démontrent comment les éléments du système de formation en alternance peuvent être adaptés à différents contextes.

Bien entendu, il y a aussi des obstacles à franchir. Je sais que notre proverbe allemand « l’artisanat est un terrain qui vaut de l’or » n’existe pas dans tous les pays et que pour certains, parents et jeunes, la formation professionnelle a mauvaise réputation comparée au cursus universitaire.

Je sais également que les entreprises hésitent parfois à investir dans la formation et dans la création de places d’apprentis, de peur éventuellement qu’une fois qualifiés, leurs travailleurs soient embauchés par une entreprise concurrente.

Or, toutes ces réticences seront dissipées une fois qu’il sera prouvé que la formation en alternance offre de bons et solides débouchés professionnels avec des perspectives internationales et qu’une main-d’œuvre qualifiée garantit un avantage concurrentiel aux entreprises. Les écoles professionnelles de Kehl sont un exemple réussi qui montre clairement qu’il vaut la peine d’investir dans la formation professionnelle.

Leur engagement en faveur de l’intégration des migrants et des réfugiés est un autre aspect particulièrement remarquable de leur travail.

Avec environ un tiers d’élèves issus de la migration, les écoles professionnelles de Kehl ont su créer une ambiance de travail et de vie accueillant des jeunes gens d’origine différente, comme Ali Babaie Alaswand qui a réussi très rapidement à s’intégrer dans ce cadre. Ce jeune Iranien âgé de 20 ans est installé en Allemagne depuis quatre ans seulement et vient d’accomplir sa deuxième année de formation dans la filière du commerce de détail. Comme si cela ne suffisait pas pour susciter l’admiration, il a en plus obtenu une moyenne excellente, avec mention très bien ! Bravo !

Depuis 2015, les écoles professionnelles de Kehl prennent en charge des réfugiés sur leur campus. En octobre 2015, c’est-à-dire au pic de la crise des réfugiés, elles ont mis à disposition un bâtiment pouvant héberger jusqu’à 150 personnes.

En même temps, les enseignants ont lancé, avec le soutien des communes aux alentours de Kehl, quatre « classes d’intégration » offrant cours de langue, orientation professionnelle et aide à l’intégration pour environ 70 à 80 jeunes réfugiés.

Je tiens à remercier Peter Cleiß d’avoir fait en sorte que cela soit possible. Il faut des gens comme vous qui se fixent des objectifs ambitieux et les poursuivent avec autant de persévérance que de discernement, tout en sachant convaincre leur entourage, pour parvenir à réaliser des changements positifs, en dépit des résistances. Mais ce qu’il faut aussi, c’est une équipe motivée qui ne baisse pas les bras face aux obstacles. Quelques membres de cette équipe sont parmi nous et j’en profite pour les saluer très chaleureusement. J’aimerais également vous prier, cher Monsieur Cleiß, de bien vouloir transmettre à tous vos autres collègues la reconnaissance exprimée par le prix que nous décernons aujourd’hui.

Mon homologue française Nathalie Loiseau et moi-même avons donc le plaisir, à présent, de vous remettre le prix De Gaulle-Adenauer 2017.

 

6 novembre 2017

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